Dimanche 12 mars 2006
            
          
TROIS NUITS

 


bo01e@yahoo.fr
















L’homme est le rêve d’une ombre

Pindare
 
 
 
 
 
 

On devait se passer quinze jours de vacances au soleil. Qu’ils disaient. Là-bas, au Lavandou, dans une résidence, quand on en sort, on a déjà les pieds dans la mer. Il vaut mieux d’ailleurs, il n’y a plus de place sur la plage… Alors je me suis dit qu’il fallait éviter les déboires de l’année dernière, ce genre de détails qui souillent les meilleurs souvenirs : je suis descendu à la pharmacie m’acheter un déodorant pour pieds, une version tellement efficace qu’on pourrait en assécher une mer. Et puis des capotes aussi car il y a toujours un fond d’espoir qui nous submerge en août. C’est certainement les orages. Mais problème. Je n’aime pas acheter des préservatifs, je suis un grand timide. Face à la pharmacienne ça n’a pas loupé, j’étais rouge comme une tomate, incapable d’assumer mes pulsions estivales, mais j’ai vite retrouvé une contenance en demandant le déodorant… Je n’avais plus qu’à finir en beauté et balancer une petite plaisanterie pour reprendre l’avantage. C’est elle qui m’en a donné l’occasion, elle me demande : « Il vous fallait autre chose ? » Je lui réponds que non, que j’ai tout ce qu’il faut pour les vacances. C’est elle qui était rouge à présent, mais déjà je sortais, savourant quelques secondes mon triomphe. Soudain une vibration dans ma poche arrière de pantalon… Le téléphone, on m’appelait, je décroche. C’est Didier : il m’annonce qu’on ne part plus en vacances, que le plan est tombé à l’eau. Et moi, comme un con devant la pharmacie avec mon déodorant pour pied. Lassitude. Les préservatifs, j’allais bien trouvé comment m’en servir.  

Didier était désolé, ça se sentait, surtout qu’il en avait besoin de ces vacances lui aussi. Il faisait des études d’ingénieur, une manière constructive de se bourrer la gueule en somme, puis durant une partie de l’été il travaillait pour renflouer son compte en banque. En matière de petit boulot il avait comme un don, un sixième sens, pour gagner de l’argent en trimant comme un forçat. Une année j’ai tenté de le suivre dans un emploi de magasinier en entrepôt frigorifique à -30°. Il y est resté deux mois, j’ai tenu sept jours. Je ne sais pas comment il a fait pour supporter des conditions pareilles. Une autre année, je crois que ce fut son plus beau coup, son chef d’œuvre, il a nettoyé des cuves à schnaps. Car ce n’est pas du tout propre l’alcool, comme beaucoup de chose dont on voit la fin sans se soucier du processus… Mais cette année il lavait les bus. Cool qu’il disait.

Didier n’avait pas eu le temps de se lamenter, c’était l’heure pour lui de se rendre au boulot. Il m’avait chargé de prévenir Christophe qu’on ne bronzerait pas cette année. Enfin c’est beaucoup dire, car pour moi le bronzage restait une énigme, un trip ésotérique, une option ignorée de mon génome. Il faut dire que le soleil me faisait un peu peur. Une fois, sur la côte, j’avais débarqué à la plage en chemise à manches longues, pantalon noir et lunettes de soleil. Les deux autres se foutaient de ma gueule en m’appelant le CRS, parce que j’avais l’air martial et donc forcément stupide. Je les ai arrêtés rapidement en invoquant la clause thérapeutique, des allergies pas possibles et pas très vraies… Quand Christophe a appris le fiasco estival, il s’est mis à brailler des jurons dans le téléphone, à son habitude, puis il s’est calmé pour finalement m’inviter à dîner. Il avait la manie de la gastronomie alsacienne. En plein été, une choucroute ! Heureusement, j’avais ramené assez de bière pour un régiment. On a tout bu, plus une bouteille de blanc. La soirée aurait pu se terminer sur cet exploit, mais, sans qu’on sache vraiment qui c’est, l’un de nous deux a proposé qu’on dépense dans les bars l’argent des vacances. On se croyait parti à la conquête des plus belles filles de Strasbourg. Rapidement, on fut en chemin, Christophe roula un joint ; à proximité du consulat américain un type se faisait sucer par une pute. La nuit commençait.

Pour savourer la chaleur de la nuit, je proposai de nous arrêter quelques instants sur les marches de l’église St Paul, celle de l’ancienne garnison allemande. C’est un monument néogothique qui n’a rien de bien original. Il fait partie de ce « nouveau Strasbourg » construit par les Allemands entre 1870 et 1914, lorsque la région fut arrachée à la France. La cicatrice est encore visible, surtout dans les esprits. Je gardais cette réflexion pour moi, car Christophe venait de reprendre la route, sans dire un mot. Quand on fut devant le Jimmy’s il me dit : « On commence là ? » C’est fou comme tout s’accélère dans le monde moderne, car à peine avais-je dit oui qu’une bière atterrissait entre mes doigts étonnés. Christophe affirma qu’il fallait la boire cul sec, et on vit que cela était bon, car le joint donne soif, c’est connu. La serveuse avait des seins énormes, un cul superbe et le sourire enjôleur ou commercial, elle se déhanchait merveilleusement devant nous les mains pleines de cucarachas en feu. Christophe lance : « On se fait un mètre ! » Mais j’ai refusé, car je ne pouvais plus en supporter la vue sans avoir la nausée, à cause d’une abominable soirée à la fin de laquelle j’avais bien failli me perdre près de chez moi. Nous en resterions donc à la bière. Les nichons de la serveuse m’hypnotisaient, tellement qu’elle dû s’en apercevoir : elle m’offrit une bière. Une bière… J’étais presque ému.

On a dû quitter le Jimmy’s à 2 grammes, pas plus. Vitesse de croisière. Christophe avait l’œil du prédateur et il me dit : « En route pour les Aviat’ ! » Les Aviateurs, LE bar de Strasbourg où on pouvait se trouver une fille. Enfin, il faut le dire vite, car en général il y avait une gonzesse pour trois mecs. Et parmi ces quelques courageuses, la moitié au moins était prise. Je n’en avais pas levées beaucoup de filles aux Aviat’, à part une pétasse de droit, en demi-teinte, un peu inerte.

Une fois devant l’entrée du bar on essayait de présenter notre meilleur visage, c’est-à-dire entre 1 et 1,5 gramme plutôt que 2. Il hésitait le videur, Victor, un colosse de l’Est, pas certain qu’on était bon pour l’image de l’établissement, mais certain qu’on ne nuirait pas au chiffre d’affaire. Avec la tête, cet analphabète nous fit signe qu’on pouvait entrer. On prit un air conquérant, fier, nous frayant un chemin à travers la transpiration et la fumée de cigarette. Direction le fond du bar, près des toilettes. Il est beau ce bar, un « bar américain », c’est-à-dire un couloir où l’on sert à boire. Sur les murs et au plafond, des affiches des années 80 et 90 qui vous signalent qu’ici il y a un esprit, une patine, qui justifient les vingt francs demandés pour une bière aqueuse.

L’amusant avec Christophe, c’est qu’on n’a pas le choix de boire ou non. A peine a-t-il descendu une bière qu’il en cherche deux autres qu’on devine qu’il serait impoli de refuser et qu’on ingurgite par courtoisie… La soirée s’anima rapidement. On se mit à danser, pour montrer qu’on était là pour passer un bon moment et pas du tout pour tirer un coup. Il faisait chaud, je fumais clope sur clope. Des nanas et des mecs commençaient à danser sur le bar, complètement bourrés et parfois, un ou une se prenait une pale de ventilateur dans la tête et tombait sur la clientèle. Pas loin de moi, j’avais repéré une petite allumeuse, vêtue de noir, qui se dandinait en affectant d’ignorer qu’elle était bandante. J’entrepris de faire comme si moi-même je n’avais rien remarqué et lui lançais un superbe sourire qu’elle me rendit. Christophe fit un signe approbateur, qui voulait dire : « Vas-y, tu peux te la faire ». La première fois qu’il me fit ce signe, je me suis senti pousser des ailes, mais au bout du dixième râteau, c’était moins porteur. D’un coup, une musique inespérée retentit, un rock, et je me sentis des guiboles de Travolta. Je tends la main à la fille pour l’inviter à danser, car j’avais appris quelques rudiments de cette danse à la con. On commence, pas perdu le rythme, une main dans le dos, elle tourne, je la rattrape, je tourne, je la colle, je la décolle, l’étreint, elle sent bon, elle est contente qu’un mec la fasse danser, une autre passe, ça y est, j’y suis, je l’emballe, voilà que me vient une émotion depuis longtemps oubliée, je suis content de danser pour danser, je ne suis plus là pour rencontrer quelqu’un, plus là pour la baise, plus là pour boire, je suis devenu aussi con qu’une gonzesse… On change de disque. De la techno, putain, c’est pas vrai, chacun danse à nouveau dans son coin, j’essaie de lui parler, mais le charme est rompu, elle a compris que je suis complètement bourré. Fait chier.

Je reviens vers Christophe, effondré. Il me dit que cette fille c’est rien de toute façon, qu’on n’est pas là pour se farcir une débile, de la viande froide, on veut une battante, une… Il bouscule quelqu’un dans le passage, il s’excuse, il commence à parler, il m’oublie, c’est une meuf : à lui maintenant ! Son talent, ce n’était pas la danse, mais le verbe. Un technicien froid et calculateur. Il pouvait intéresser la pire des poufiasses en lui racontant des banalités mais surtout : « pas-de-politique ». Si tu commences à parler politique, qu’il disait, tu ne t’en sors plus, parce que les filles aiment bien évoquer ce genre de questions quand elles sentent qu’on ne s’intéresse qu’à leur cul. Moi-même j’étais sous le charme, je me disais que quand même, c’était un peu, enfin comment dire, bref qu’il était temps de commander une bière.

Il y a toujours un moment éthylique où l’on se met à philosopher. Du moins c’est mon cas. C’est le meilleur de l’alcool. Le monde semble tourner au ralenti et offrir un visage différent. Pendant quelques minutes j’avais l’impression de ne plus faire partie de cette assemblée grotesque de gens murgés. Je regardais une fille dansant à moitié nue sur le bar. Elle était heureuse de se faire reluquer par tous ces types au sale regard, le mépris naissant sur les lèvres et je me mis à maudire cet endroit. C’est que j’en aurais presque chialé si une connaissance ne m’avait fait l’honneur de me saluer. Gaëlle. Gaëlle la blonde pâle, Gaëlle l’effacée, l’insipide, l’incroyablement discrète, le sourire inachevé, mais Gaëlle suçait bien, dit-on. Je l’avais déjà plus ou moins draguée un soir sans lune. Un baisé volé. En la voyant je me dis que cette fois-ci elle passerait à la casserole mais déjà, elle me présentait son mec… Expédié cette formalité elle me dit à quel point cela lui faisait plaisir de me voir et qu’elle tenait absolument à ce qu’on mange ensemble le lendemain. Pardon ? Elle m’invitait chez elle, pour un tête à tête, et son mec derrière qui buvait une bière, cocu, en direct-live. Je n’ai pas cherché à comprendre, j’ai accepté, bien content de cette occasion inespérée de tirer un coup. Entre temps Christophe avait fait chou blanc ; il me lance : « Tu as l’air d’avoir fait une bonne prise… » Oui et non, je ne la sentais pas trop cette affaire, dans une sorte d’intuition de l’échec à venir, comme si je ne pouvais conclure qu’en cinq minutes : le temps joue contre le dragueur à la sauvette, elle se méfient les gonzesses, elles se doutent bien qu’on a remarqué leur imbécillité, qu’on sert les dents pour ne pas bailler quand elles évoquent leur envie irrépressible de voyager. Bon, il faut être honnête, Gaëlle était dentiste, mais à bien y regarder c’est un boulot débile : on peut estimer qu’au moins 20% de la clientèle ont mauvaise haleine, sans parler de ceux qui présentent des pathologies ignobles. Un dentiste, c’est un peu un laveur de chiottes qui serait hautement qualifié… Et puis embrasser une dentiste, c’est comme sauter sa psy : malgré soi on se sent examiné, jaugé, diagnostiqué.

J’en étais là de mes réflexion quand Christophe me fit signe qu’il était temps de quitter les Aviat’. Il était deux heures du matin, on marchait droit encore, mais pas tout à fait. Christophe s’accouda le long de la passerelle de l’Abreuvoir. C’est l’un des lieux les plus romantiques de Strasbourg, avec l’Ill qui s’écoule en dessous en courbant le dos, et le long des quais éclairés, des voitures qui passent en trombe, de la musique sortant des portières, deux blondes se dandinant. Un black s’approche, il connaît le Kung Fu : à un couple sur la passerelle il montre qu’il peut lever la jambe à la verticale. Un authentique idiot. Christophe me dit : « Surtout ne le regarde pas, il cherche la bagarre ». Le gars s’approche avec un regard mauvais et moi bien sûr je croise son regard. L’alcool ça donne le sens de la bravoure, mais là c’était téméraire. Pour me castagner avec quelqu’un j’aurais pu choisir autre chose que l’équivalent africain de Bruce Lee. Le black était saoul lui aussi et il a vite saisi l’aubaine. Je ne pourrais plus dire comment on en est arrivé là, mais quelques minutes plus tard je faisais un combat souple avec ce connard. Un combat souple consiste à se taper sur la gueule de manière gentille, sans porter les coups. Mais le black, il me balance un pin en pleine poire. Je lui dis, c’est pas cool mec, tu as porté le coup ! Le pire c’est qu’il s’est excusé ce fourbe ce qui ne l’a pas empêché de m’en mettre une de plus dans la tronche. Alors j’ai compris, enfin, qu’il était temps de partir en accordant la victoire à ce bouffon. Christophe jouait les médiateurs en disant je ne sais plus quelles conneries, j’étais bourré et j’entendais ce black évoquer je ne sais quelle ex-colonie pour établir un rapport fragile avec le fait qu’il allait nous casser la tronche. Nous fuîmes.

Le début de soirée était donc riche d’enseignements quant aux rapports humains. Une leçon pour l’existence. Je disais à Christophe : « On aurait dû lui taper sur la gueule, on s’est barré comme des lâches, putain ! » Lui me rétorque qu’on s’en fout d’un mec comme ça, que tout ce qu’il sait faire dans la vie c’est se battre. On n’a rien à voir avec ce débile ! C’était pris au pied du bon sens… C’est vrai que si on doit se battre en duel avec tous les cons de la terre, on n’a pas fini. Nous, on a fait des études, pas besoin de muscles, vive la non violence ! On trouvera toujours plus fort que nous de toute façon. Viens, qu’il me dit, allons boire une bière à l’Elastic. Ce n’était pas loin l’Elastic, une sorte de bar étudiant qui sent la clope et la pisse. En haut un baby-foot, des peintures affreuses sur les murs et en bas un caveau, c’est-à-dire une piste de danse infâme et glissante où les amateurs de techno gesticulent en adulant un DJ. Je me souviens d’un gars qui était là, un bob sur la tête, avec son pote tout mince, bien dans l’ambiance. On s’est mis à danser à côté d’eux, si je peux dire, car s’était plutôt dur d’en être loin. Il y avait un rasta géant aussi, et plein d’autres gens qu’on ne remarquait pas, le liant de toute soirée, ceux qui sont là pour meubler : des nanas sans style, des types insipides qui occupent une chaise et auquel parfois on daigne demander une cigarette. Ces gens sont absolument nécessaires pour que les fêtards s’amusent vraiment, un peu comme la farine dans la sauce, c’est sans goût, juste pour la consistance. Une soirée sans eux c’est comme une montée des marches sans foule à Cannes : les stars ne viendraient pas.

Alors on a continué à danser, dans le trip, avec une bière à la main, un joint dans l’autre que j’ai partagé avec le rasta. Le DJ, il se déchaînait à présent, il mélangeait tout les sons de l’univers, des mélodies prenaient leur autonomie, les basses me naissaient comme de l’intérieur du corps. J’étais bien. Mais Christophe, alors qu’on atteignait le point d’orgue, il a commis une grave erreur, certainement à cause de tout cet optimisme que produisait la musique, il s’est un peu cru à une soirée d’assos’ ou dans un bar autogéré… Le serveur s’était grièvement éclipsé et je vois mon pote, derrière le bar, suspendu à la tireuse avec un rictus d’ivrogne. C’est qu’il se servait une bière ! Et puis il m’en a offert une, normal j’étais son pote. Il n’y avait pas de raison qu’il en refuse une au rasta non plus. Ni au danseur avec le bob, et à son pote, le tout mince, et ainsi de suite, il a invité tout le monde, les demis défilaient, les gens se précipitaient, le serveur qui ne revenait pas, le rasta géant, mais géant, il a pris une bouteille de tequila et il s’en est jeté un bon coup, quant à Christophe il s’est mis à distribuer des bouteilles de whisky de derrière ! Une vraie folie.

Le serveur est revenu.

J’avais beau être raide, je l’avais aperçu de l’autre côté, au bas de l’escalier et il ne comprenait rien à cette soudaine effervescence. J’ai dit à Christophe : « Viens, on se barre ». Il me répond : « Ben quoiiiiii ! On n’est pas bien ici ? » Je lui crie : « Si tu veux payer cinq mille balles de conso’, tu peux rester, mais moi je me casse ». C’est surprenant, mais le sens de l’argent, c’est vraiment ce qui reste quant on a tout perdu… Il s’est ramené sans traîner et on s’est volatilisé par l’autre sortie. Avec le rasta. Géant. Plus sa bouteille de tequila.

Une fois loin du bar, on s’est présenté. Sans rire, il se faisait appeler Bob, le rasta. En partageant la tequila il nous a dit qu’il s’était rarement marré comme ça et qu’on était super cool. On longea les quais pour rejoindre un banc au bord de l’Ill et Christophe fit remarquer qu’il était seulement trois heures et demie. Bob nous roula un joint avec du pollen. Au-dessus, il y avait des étoiles, plus que d’habitude ; on avait de quoi fumer, on avait une bouteille, on avait aussi le temps pour tout faire encore… et bien, je peux le dire, je crois qu’on était heureux, Christophe, moi et notre frère d’un soir. L’Ill s’écoulait sous nos yeux et quelques cygnes dormaient non loin, le cou replié sur leur plumage d’un blanc lugubre. Je finis la bouteille de tequila puis m’avançait d’un pas de funambule. J’envoyai à un cygne la bouteille en pleine tête. Les deux autres étaient médusés. On ria bien cinq minutes avec de temps en temps un regard pour le pauvre cygne qui sombrait au centre de paresseux remous. Dans ma tête, caché des autres, je me demandais si ce n’étais pas une blessure de trop dans la nuit, comme un cri qui jaillit de ce qu’il y a de plus dégueulasse en nous, qui aime tout détruire pour rire. J’ai dit : « Venez, on passe par les Rohan ! Il est mort le cygne maintenant. »

C’était un rituel de fin de soirée, passer par le palais des Rohan. Le monument est séparé de l’Ill par une terrasse ouverte au public la journée mais fermée par des grilles infranchissables la nuit. Pour les contourner il faut faire quelques acrobaties entre le pont et les balustrades. Le seul danger étant de tomber dans l’eau. Le seul intérêt de passer par là c’est de braver l’interdit… On est tous passés sans encombre. Mais il a fallu que les flics passent au même moment. Ils nous ont gentiment demandés de partir, sans plus de formalités. Ils ont juste un peu toisé Bob, à cause de son style ou de sa couleur, mais comme nous on avait de bonnes tronches de classe moyenne et qu’en plus on leur donnait du « monsieur », pas de problème, c’est tout juste s’ils ne nous ont pas souhaités une bonne soirée.

Il était quatre heures du matin. A cette heure, Strasbourg connaît un phénomène singulier : les bars se referment, il devient impossible de boire un bière. Certains ignorent ce que c’est que d’être privé de bière au cœur de la nuit. Cela n’a pas seulement à voir avec l’alcoolisme ; c’est aussi une question de rythme, de tempo. A Strasbourg les fêtard font face alors à une cruelle alternative : soit rentrer chez eux, soit patienter, languir jusqu’à cinq heures du matin et l’ouvertures des after. En attendant on continu la nuit en roue libre, on se déverse dans la ville comme des âmes perdues, parce qu’on n’a pas sommeil, pas sommeil du tout et soudain on trouve une connerie à faire. Christophe nous dit, à Bob et à moi : « Vous savez que peu de gens ferment leur voiture le soir ? J’ai remarqué ça une fois avec un pote… » Alors on s’est mis à essayer d’ouvrir les caisses, pas loin de la place St Thomas, et bien sûr aucune n’était ouverte. On a poursuivi quand même parce que Christophe ne pouvait pas se dire qu’il avait tort…

Au bout de la rue s’avançait une silhouette décidée. Le type, balaise, avait comme une allure de mexicain, je ne pourrais pas vraiment définir. Christophe, ça l’a figé alors qu’il tentait une portière de plus. L’homme était à trente mètres. Christophe, il nous dit, je m’en souviendrai toute ma vie : « Oh putain un chico, oh putain le chico des familles, venez on se barre ! » On est passés par une ruelle sur la gauche, en courant, en riant comme des gamins. Je me suis toujours demandé ce qu’il avait pensé le soi-disant chico en voyant trois types s’enfuir, dont un rasta géant… De là on a rejoint les quais en direction de la Krutenau, sous la lumière jaune des réverbères, mi-errant mi-discutant, et c’est alors qu’on a appris ce que Bob faisait dans la vie : rien. Il survivait vaguement, dealant à l’occasion juste pour assurer sa conso’. Pas de diplôme. Pas de relation. Pas de motivation. Il y avait entre nous une irréductible différence : Christophe serait un jour ingénieur, moi prof. Un jour on arrêterait nos conneries pour se marier, travailler et élever nos beaux enfants. On leur apprendrait à bien dire bonjour, que fumer et boire c’est mauvais pour la santé, qu’il ne faut pas faire comme leurs potes rasta de l’école (s’ils existent encore), qu’il faut étudier…. Je le regardais Bob, il me rappelait le visage des mauritaniens. Un beau peuple. Je ne savais pas comment il était venu en France, s’il y resterait, s’il avait des problèmes, s’il était content d’être rasta, si même il savait qu’il était rasta, s’il avait peur de le vie, s’il avait peur de la rater. Peut-être qu’il s’en foutait d’ailleurs. C’est courageux de se foutre de ce qu’on va devenir. Je me suis rendu compte que je serais toujours un enfant de la classe moyenne, moi. Cette classe hanté par la promotion sociale. Bien sûr que j’avais des rêves, je pouvais partir autour du monde, louer un voilier, m’engager comme mercenaire au service des talibans ou des américains, porter des sacs de farine pour les somaliens, m’enfermer dans le QG d’Arafat, militer avec ATTAC, m’inscrire au PS, voter à droite, quoique je fasse, quoique je pense, je serais toujours un enfant de la classe moyenne qui DOIT réussir sa vie. Je ne peux que construire sur ma parcelle de destin. Je ne comprenais pas ce que c’était que d’être rasta, d’être noir, de supporter le racisme, les blagues tendancieuses mille fois par an. Peut-être que lui il aurait voulu être nous. Pas être exotique, pouvoir endosser l’habit de quelqu’un de sérieux, pouvoir dire que ses ancêtres aimaient la choucroute. Bob nous dit, comme s’il avait lu dans mes pensées : « C’est quand même plus facile la vie à Strasbourg quand on est avec des blancs, vous êtes comme un laissez-passer ». Lentement, une communauté de vue s’installait dans notre trio, qui balayait les mauvais esprits de la région : des terres éloignées se lançaient des filins pour suturer l’humanité. Dans les âmes on pansait les plaies des siècles passés et les tourbillons de l’Ill recrachèrent un cygne qui vint planer au-dessus de la ville.

On a fini la soirée en marchant au bord le l’Ill pour voir si jamais on ne le retrouverait pas ce cygne. C’était Christophe qui avait lancé l’idée, je ne sais pourquoi. C’est vrai qu’il m’avait dit un jour : « Tu ne regardes pas les documentaires sur les animaux ? J’adore regarder les animaux, c’est sympa. » Ensuite, chacun est rentré chez soi, avant les after, et plus jamais on ne le revit Bob, le rasta géant. Noyé dans l’humanité éternelle.


*




par Enok publié dans : troisnuits
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Dimanche 12 mars 2006

C’est sûr que pour une soirée qui devait déjanter on s’était plutôt rentrés à l’heure des grand-mères. Un petit cinq heures du matin. Pourtant, en me réveillant peu avant midi, ce n’est pas ce qui me frappait le plus. J’avais très mal aux cheveux. Je dois avouer d’ailleurs que sur le chemin, devant l’église St Paul, j’avais dû vomir. Christophe n’avait pas tardé à suivre en me voyant cracher mes boyaux, suspendu à la rambarde. Mais bon, c’était fait maintenant, mon crâne me faisait souffrir, j’ai pris de l’aspirine, 1000 milligrammes.

Dix minutes plus tard j’appelais Christophe pour voir s’il partageait mon analyse de la situation. Il confirmait à 100%. « J’ai la casquette, qu’il me dit, je me suis traîné jusqu’aux chiottes pour aller pisser, c’est pas possible, je veux plus me bourrer la tronche comme ça. C’est fini. » On connaît la rengaine. J’ai proposé qu’on mange ensemble, avec Didier peut-être, il ne travaillait pas aujourd’hui. Je l’ai appelé. Il a dit oui. Une heure plus tard, nous étions réunis chez Christophe. Il habitait un grand studio quai Rouget de Lisle. Didier nous prit en pitié quand il nous vit. Sa nuit avait été plutôt calme, il était frais comme un gardon. Alors forcément il a fait la bouffe. Nous, on buvait du coca pour se remettre l’estomac… On regardait le journal télévisé de treize heures, en mangeant des chips. Les gros titres nous étaient passés sous le nez, plus rien, uniquement des sujets sur les bouseux.

Nous avions prévenu Didier de notre intention de ne pas boire d’alcool pendant le repas. Nous voulions un peu nous désintoxiquer. De l’eau accompagnerait le poulet rôti… Mais Didier n’avait pas de raison de se priver, il ouvrit donc une bouteille de rouge et se servit un verre. Devant nous, avec un œil moqueur. Après quelques instants, je lançai : « Un petit verre ne peut pas faire de mal, cependant… »

Je ne veux pas dire une fois de trop qu’on a fini bourré, mais complètement, vers le milieu de l’après-midi... Fortement imprégné d’optimisme, je leur ai crié, leur rappelant mon rendez-vous pris la veille : «  Ce soir je vais baiser Gaëlle ! » Et je suis parti pour me préparer. Il fallait absolument que je me lave car je tiens à être propre quand je suis au lit avec une fille. Il n’y a rien de plus incommodant qu’une odeur parasite lorsqu’on connaît mal les gens ; ça détourne l’attention. Ensuite je me suis brosser les dents à me décoller l’émail, pour ne surtout pas avoir mauvaise haleine. Et dire que je n’avais même pas de lavabo : cet appartement avenue de la Forêt Noire, ne me coûtait presque rien mais des fois je n’en pouvais plus de vivre dans ma propre promiscuité. L’immeuble était quasiment insalubre, des fils électriques pendaient dans la cage d’escalier et je ne parle pas des cafards.

J’étais prêt pour mon rendez-vous. Bien rasé, un slip propre, les chaussures cirées, trois chewing-gums dans la bouche… et la tête de travers à cause de mes excès. Mais pour ça, je ne pouvais rien faire. Je n’allais quand même pas investir dans une crème de jour, non ?! Gaëlle avait fort délicatement proposé de venir me chercher en voiture. C’est gentil. Bien sûr, elle était en retard et je n’en pouvais plus de tourner autour de mon cendrier. J’avais très envie de la voir. Pour patienter, je me serais bien rouler un joint Ce que je fis, le dosant léger, juste pour l’ambiance intérieure. Puis je l’ai fumé à petites bouffées. J’ai ensuite esquissé une chorégraphie zen ou quelque chose de vaguement yoga, enfin le genre de chose qu’on fait pour se sentir proche du cosmos. On klaxonna en bas. Surpris et ne voulant pas la faire attendre je me suis précipité dans les escaliers, putain ! brusquement je glisse et je me cogne contre une porte d’entrée. Le genou me faisait atrocement souffrir. Vraiment, ça m’a coûté de ne pas montrer à Gaëlle que j’avais mal. Elle me dit : « Salut, ça va ? Je n’ai pas eu le temps d’acheter à manger, alors je t’invite au resto. On se fait un chinois ? » Moi, pour baiser, j’aurais même été au Mac Do.

Le chinois en question s’appelait le Mandarin, il se trouvait non loin de l’Ancienne Douane. Ce qu’on allait manger m’était complètement indifférent, tout autant que ce qui allait faire le sujet de notre conversation. Je n’avais qu’un seul objectif : l’amener à penser qu’elle veut ma queue ce soir et pas un autre moment. Un seul angle d’attaque : après quelques verres, commencer à parler de cul. Alors on s’installe, chic, je lui tiens la chaise, tous les clichés en somme. Je commençais à me demander ce qu’on pourrait prendre comme apéro. Un Picon, pour changer… Je m’appuie, toujours guindé, sur la table joliment décorée. Elle est bancale ! A chaque mouvement les verres vacillent, les yeux de Gaëlle prennent des mines effrayés. Bien sûr, ce n’est pas elle qui aurait l’idée de confectionner une cale pour stabiliser ce foutoire. Il faut faire un sacrifice insoutenable et que d’avance je demande aux fumeurs de me pardonner : j’ai utilisé un ticket de transport qui devait servir à faire le filtre d’au moins trois joints ; il est à tout jamais supplicié sous un pied de table au premier étage d’un restaurant chinois. A peine avais-je montré mes indéniables compétences techniques, que le serveur vient nous demander ce qu’on voulait comme entrée. Gaëlle répond qu’elle prendra je ne sais quel rouleau. « Et l’apéritif ? », que je dis. Mon indignation dut se sentir car elle rectifia, niaise : « Ha ouiii, j’avais oublié. » Le temps que le serveur revienne avec mon verre et le cocktail « maison » de la demoiselle, je me mis en tête de débuter la conversation : « C’était comment ta journée ? » Elle commença alors à partir dans des histoires de prothèse, de plombages, me décrivit la super ambiance qui régnait dans le cabinet où elle bossait. Je songeais : « C’est dur mon gars, mais si tu veux baiser, faut que t’en passes par là. » Pendant ce long monologue, j’eus le temps de prendre deux verres. Spasmodiquement je posais une question technique, du genre : « Mais il paraît qu’il y a une vive controverse en ce moment à propos des plombages. Ils seraient dangereux pour la santé, mais pourquoi ? » En fait je connaissais tout de l’histoire : les plombages, les dentistes appellent ça des amalgames, c’est un mélange de plomb et de mercure, en principe indissociable. Mais il se pourrait que se soit un peu toxique quand même. En tout cas, Gaëlle était toute contente de pouvoir m’instruire dans ce domaine, un sujet qui doit faire office de questionnement métaphysique dans le milieu dentaire. Elle m’expliqua tout sans se rendre compte du quasi miracle qui se déroulait sous ces yeux : je parvenais à ne pas éclater de rire. Ce calvaire connu une pause avec l’arrivée des entrées. Il fut rapidement évident que ma chère amie ne savait pas se servir des baguettes. Je vis que c’était le moment de commencer à la tripoter un peu. « Regarde, dis-je en lui prenant les mains, il faut placer les baguettes de cette façon, il n’y en a qu’une qui bouge etc, etc. » Elle était vraiment impressionnée la petite. Elle me dit, ravie : « C’est un peu comme faire un détartrage finalement, sauf qu’il y en a deux ! » Elle ne parvenait donc pas à quitter la perspective bucco-dentaire… Pour chauffer l’ambiance il me vint l’idée de lui demander si elle connaissait les boules chinoises. On ne sait jamais, peut-être qu’elle allait faire également une association d’idées ? Ça m’était sorti sans y réfléchir. Elle a ri un peu, avec un air faussement scandalisé. Elle avait légèrement rougi aussi. Je bandais. Pour se donner une contenance ou parce qu’elle avait faim, elle entreprit de se saisir d’un nem. Elle réussi à me le balancer sur ma chemise toute neuve, un cadeau de ma mère. Elle se disait désolée, sans rire ? Je la rassurais, c’est pas grave, c’est rien… Non, bien sûr que ça ne me dérange pas, tu parles, une tâche irrécupérable. Passons.

Il y a un moment, il faut se lancer, changer de braquet, parce jusqu’à présent on avait plutôt mouliné dans ce jeu de la séduction. Mais, dans le même temps, je trouvais étrange qu’elle m’ait proposé ce resto dans le dos de son mec. Quelque chose clochait. Alors je lui demande, comme ça, mine de rien, ce que fait son mec au même moment… « Il dîne avec une de ses ex. » Le coup de poignard en plein cœur ! dans ma tête, ça n’a fait qu’un tour. La salope. Quelle infamie ! Quelle ignominie ! Oser m’inviter pour rendre son mec jaloux. Les femmes auront toujours une longueur d’avance sur nous. Je décidai de ne rien faire et d’attendre tout simplement qu’elle paie l’addition pour me sauver. Je n’ai pas pris les plats les moins chers. Comme tout était perdu je me suis rabattu sur l’alcool.

Au bout d’une heure de ce repas « entre amis », j’étais à nouveau sur orbite. Gaëlle n’était plus très sobre non plus et se permettait de commencer à m’allumer. Je sentais ma conviction faiblir, à mesure que je m’apercevais qu’elle commençait à se dire qu’éventuellement, en y réfléchissant bien, la perspective de coucher avec moi l’avait effleurée toute la journée. Intérieurement j’étais pris de lassitude, me remémorant que depuis toujours je n’étais tombé que sur de l’indécise, de la j’sais pas si j’veux, de la nana sans âme qui attend son prince charmant, mais qui n’a pas la gagne, la hargne de se battre. Je ne suis pas le seul. Certaines diront que c’est de notre faute, que nous ne sommes pas assez romantiques. Je rêve ! On ne va quand même pas arriver en armure sur notre destrier, à la porte d’un château pourri où habite une pétasse, sans blague ?! C’est fini l’amour courtois. Les femmes se sont émancipées depuis les Précieuses, il y a eu Simone, le droit de vote, la pilule, l’avortement, le divorce, le secteur tertiaire, l’armée même ! Ici ou là on entend dire qu’un gars connaît un type dont le frère a un ami qui a rencontré une femme extraordinaire. Qu’il a vu la galaxie en plein jour. Une femme qui avait tellement de chose à donner, un charme que je ne pourrais même pas décrire, des attitudes incroyables ; bref, on dit qu’il avait oublié qu’elle était belle. Il s’en fichait. Même qu’il voulait un gosse. Je vous jure. Mais pourquoi a-t-on ce sentiment que cet homme est aussi chanceux qu’un gagnant du loto ?

Gaëlle sentait que ses révélations m’avaient refroidi. Probablement c’est ce qui l’excita, car elle commença à faire des allusions sur le fait qu’on pourrait terminer la soirée chez elle. Pour prendre le dessert… A ce propos, soyons honnête, les chinois ne sont pas les meilleurs en la matière. Mais pour faire payer ma princesse, j’en avais pris un. C’est mesquin, ça fait du bien. Naturellement, après qu’elle ait payé l’addition je la suivit chez elle oubliant ma résolution précédente. Là-bas, elle me proposa quelques liqueurs qui achevèrent de me mettre en rut : j’en redevins entreprenant et Gaëlle joua à nouveau les distantes. Pourquoi était-elle si débile ? Cela restera à tout jamais une énigme. J’émis alors l’hypothèse de mon départ pour cause de sommeil. Elle me dit : « Mais non, si tu veux, reste dormir ici, j’ai un canapé-lit. » La femme est bien celle à qui l’on doit notre renvoi du Paradis, la preuve était là, devant moi. Elle voulait me faire endurer les pires tourments d’une nuit où je me serais demandé : « J’y vais, j’y vais pas ? » Je pris alors la fuite en promettant de la rappeler ce que, naturellement, je ne fis jamais.

En partant je me demandais ce que j’allais bien pouvoir raconter à Christophe et Didier à propos de cet acte manqué… bien malgré moi. Peut-être que l’essentiel c’était de les retrouver et de bien me bourrer la gueule pour oublier. Il était une heure trente. Vu le rythme de l’après-midi, ils devaient avoir pris beaucoup d’avance et je les retrouveraient aux Aviat’. Comme d’habitude. Je pris le pont du Corbeau, puis la place du Cochon de lait, m’approchant de la masse sombre de la cathédrale, qui n’était plus éclairée. C’est banal, pour un strasbourgeois, de dire qu’on aime la cathédrale. Tout le monde l’aime. Mais il y a plusieurs façons de l’aimer. Il y a la façon de Didier par exemple, qui disait que la cathédrale c’est le phare des ivrognes : « Grâce à elle t’es jamais perdu. » Je passais devant la façade quand la flèche me fit l’effet d’un phallus se dressant ce qui acheva de me déprimer. Mon téléphone sonna. Didier m’appelait. Il riait, étonné que je ne sois pas au lit avec Gaëlle. Je n’avais pas envie de m’expliquer, du coup il enchaîne : « On te voie espèce de con… T’es place de la cathédrale… » J’ai commencé à regarder partout à l’entour, mais ces fourbes se cachaient bien. Ce n’était vraiment pas le moment de se foutre de ma gueule, même si ça me remontait un peu le moral. Dix mètres devant moi j’entendis un bruit énigmatique, comme celui que ferait… ha, les saligauds ! ils me crachaient dessus, du haut de la flèche, je commençais à les entendre se marrer. « Bande de cons », que je leur crie, mais Didier me dit au téléphone de ne plus attirer l’attention, de passer par les échafaudages, à droite, et de les rejoindre.

Il était rigoureusement interdit de se livrer à cette escalade, sous peine d’amende. Il faut l’avoir fait une fois dans sa vie… J’eus du mal à les rejoindre, mais le spectacle en valait la peine et ils me laissèrent quelques minutes pour en profiter. Puis il fallut leur raconter mon histoire ; ils n’en pouvaient plus de se fendre la gueule. Et c’est vrai qu’elle était risible cette histoire. Ils me disaient : c’est pas vrai, comment tu as fait pour ne pas la sauter, tu connais les gonzesses, elles attendent d’être à poil pour admettre qu’elles en ont envie. Ah bon, que je disais, vous êtes sûr ? Oui on est sûr, enfin sûr, avec ce genre de fille, c’est comme ça qu’il faut faire…

Je pris une bière. Il y avait plein d’étoiles au-dessus de Strasbourg, pas de nuage, pas de bruit. J’étais avec mes amis, j’étais heureux, je n’étais même pas conscient des risques qu’on courait. Et d’un coup je l’aperçu qui venait de l’Est, d’un blanc lugubre dans la nuit. Ses ailes émettaient un vrombissement. Un cygne, le cygne, il passa au-dessus de nos têtes comme un bombardier, c’était beau, il fit le tour de la flèche, magnifique. On le regardait hébétés, heureux d’assister à cette merveille. Je sentis un impact sur mon front. Les deux autres me regardaient sans rien dire. Mais… il m’a chié dessus ce con de cygne ! De la merde, il y en avait même dans ma bière. Inutile de dire que les deux autres se foutaient de ma gueule une fois encore et brusquement ils se sont arrêtés. Je venais de lancer la bouteille de bière en direction du grand oiseau blanc. Elle ne l’atteignit jamais bien sûr mais s’écrasa avec un bruit énorme sur le parvis. Nous avions quelques minutes pour descendre.

Avant de fuir le secteur, j’ai jeté un coup d’œil pour vérifier si un clodo ne s’était pas pris la bouteille. Non. Avec notre caisse de bière, ça nous faisait une drôle de dégaine. On est retourné sur le même banc que la veille avec Bob. Pour ouvrir les bières Christophe avait une technique toute particulière, il se servait d’un briquet. La capsule, il fallait voir, elle partait des fois à quinze mètres, avec un bruit de bouchon de champagne. Didier a commencé à sortir de quoi s’en rouler un, avec de la bonne herbe. Il avait coincé deux feuilles sous le paquet de cigarettes. Mais je le voyais qu’il cherchait quelque chose. Christophe lui demande : «  T’as pas de filtre ? » « Non. T’aurais pas un ticket de transport, toi ? », qu’il me demande. J’y repensais à mon ticket, qui servait de cale désormais. Je ne leur ai pas raconté. J’ai proposé de faire un marocain. Didier s’en chargea fort bien. Lui, c’est un type, question soirée et défonce, il est assez facile à cerner : il est plus. Il est plus bourré que tout le monde, il tient plus longtemps que tout le monde, il est plus lourd, il est plus gentil, il est plus sensible, il est plus chiant. Il n’attend qu’une chose, c’est de pouvoir faire de la surenchère. Un jour il mourra à cause de la bière de trop… Quant au joint qu’il venait de rouler, c’était criminel. On s’est tous regarder pour être bien sûr : après un seul tour, nous étions tous déchirés. A ce moment, une gonzesse est passée devant nous, une grosse, tellement que ce n’était pas croyable. Et les fringues qu’elle se trimballait, même chez Tati il ne te laisse pas sortir avec ça. Alors forcément, on a eu un fou rire. Un fou rire normal. Il y a juste Didier qui a dit, qui a chuchoté le mot « boudin ». Vraiment pas fort. Elle l’a pourtant entendu. Et puis il a fallu que ça dérape…

Elle s’est retournée avec un regard mauvais la grosse. Je n’y ai même pas vu un peu de peine. Rien que du sombre, de la rancune qui avait besoin de jaillir. « C’est moi que tu traites de boudin ? » Didier continuait à se marrer, mais Christophe et moi, on a tout de suite vu venir l’embrouille. C’était comme le black-ninja de la veille. On a essayé de dire qu’on ne se foutait pas de sa gueule, qu’on riait pour un autre truc, mais elle n’a rien voulu savoir, elle a reposé la même question à Didier. Et lui qui continuait à rigoler, à pousser des cris pas possibles, le rire d’un gars défoncé en somme. La gonzesse, alors, s’est approchée de lui. Je ne peux pas dire vraiment ce que j’ai vu à ce moment, des fois ce n’est pas facile de mettre un mot sur les choses. Le malheur des gens, c’est comme l’enfer de la Bible, on se doute bien que ce n’est pas drôle, mais on ne s’en fait qu’une idée abstraite. Cette fille, cette femme, elle était révoltée contre la biologie, elle ne comprenait pas pourquoi elle n’était pas jolie. Pourquoi elle était si grosse, au point de ne plus avoir moyen de se camoufler. Didier, il ne pouvait plus s’arrêter de rire, sauf quand il l’a vue sortir un calibre de son sac à main et le mettre contre son front. Il a blêmi presque autant que nous. J’ai tout de suite cherché un moyen pour nous en sortir sans dommage. Mais c’est Didier qui a eu la meilleure idée. D’un geste fou, il lui a saisi le poignet pour dévier l’arme et le coup est parti dans la portière d’une voiture. Il fallait vraiment que je sois bourré pour ne pas avoir chier dans mon froc. Christophe a mis une grosse claque à la grosse et elle s’est effondrée en même temps qu’elle lâchait l’arme. Je la pris et la balança dans l’Ill.

La gonzesse, elle gisait par terre maintenant. Avec le nez en sang. On avait encore trop peur pour avoir pitié. On la regardait sans rien dire. En attendant je ne sais quoi. Christophe parla le premier : « Venez, on se casse. » Mais on n’y arrivait pas. On avait failli mourir et du coup on se retrouvait sans but. « Allez, venez ! on se casse, putain ! » Mais la fille restait sur le sol, elle a commencé à chialer en disant : « Pourquoi personne ne veut me baiser ? J’ai 28 ans et je ne me suis jamais faite baiser. » C’est ça la nuit, ça établit des évidences qui mettent quinze ans à aboutir chez le psy. Tous les trois on s’est regardé sans pouvoir commenter l’être qui se disséquait devant nous. Et puis coucher avec elle ç’était au-dessus de nos forces. Elle n’osa pas nous le demander. Mais Didier a senti le premier que nous ne pouvions en rester là : il lui proposa de finir la soirée avec nous. Fallait y penser.

Son nom, c’était Sarah. C’est jolie Sarah. Didier lui demande : « Pourquoi t’avais un flingue ? » Elle lui a répondu que c’était un pistolet d’alarme, parce qu’elle n’en pouvait plus des insultes. Je crois qu’on avait bien compris son point de vue… De temps en temps je l’observais du coin de l’œil, des fois qu’elle ait des beautés cachées. Mais rien. Un vrai thon. Nous arrivions à notre destination.

Le videur des Aviat’, il ne croyait pas ce qu’il avait devant lui. Les trois buveurs habituels plus un pachyderme. Comme je l’ai déjà dit, à chaque on était pour lui un dilemme : il devait choisir entre l’image de l’établissement et le chiffre d’affaire. Ce soir, il y avait quelque chose de nouveau, un véritable cas de conscience : une grosse. Une énorme. Habillée à la mode réfugiés. Je suppose qu’il nous a laissés entrer car il a senti que quelque chose d’incroyable se tramait, quelque chose d’absolument nécessaire, quelque chose de grand, ou gros. Le bar était plein à craquer, de la fumée comme pour un incendie, de la bière partout, de la sueur, des pétasses. Une orgie. On ne passerait jamais. Si. Les gens se poussaient sans difficulté devant Sarah. Dix secondes pour traverser le bar, un record. Christophe a commandé quatre mojito. Quatre mojito. En dix ans de sortie il n’avait jamais commandé autre chose que de la bière.

On discutait un peu chacun son tour avec elle, de ce qu’elle faisait dans la vie – étudiante en socio -, ce qu’elle aimait comme musique – un peu de tout -. C’est vers le quatrième verre qu’on s’est tous mis à danser, en souriant. Le plus incroyable, c’est que notre quatuor était devenu une véritable attraction, intriguant une foule conformiste. Une telle grosse aux Aviat’, ça avait le charme de la nouveauté. Une qui dansait en plus, qui ne se cachait pas, qui n’avait pas honte. Et, anatomiquement, ça ne semblait pas possible. Qu’elle ait le rythme. Pour être honnête, je trouvais plutôt qu’elle ondulait. J’ai cherché d’autres mojito. Quatre.

Sucre et alcool, ça monte vite à la tête. Sarah est même parvenu à danser avec nous, les bras tendus, le pas mal assuré. Sur le bar, des filles dansaient pour qu’on les regarde. L’une d’elle était vraiment belle. Une grande brune, avec des formes guerrières, des ongles obscènes. Je l’aimais déjà, bien au-delà de ma volonté. Alors que je méditais sur le labyrinthe qui me séparait d’elle, je vis Sarah qui se hissait elle aussi sur le bar, à côté de la brune. Un ange passa. Comme un cygne. Une seconde ou deux, bien longues. Et la soirée reprit sa respiration normale, avec Sarah qui dansait, heureuse. On lui tendait d’autres verres, on est même monté sur le bar avec elle, je l’ai même embrassée, elle a ri, s’est décalée sur la droite, une pale de ventilateur l’a frappée au visage, tout le monde s’est écarté en la voyant perdre l’équilibre, en la voyant tomber si lentement, la tête la première, par terre. Morte. Personne ne bougeait. Morte avec une telle évidence. Personne ne parlait. Les gens étaient mal à l’aise lorsque le videur s’est approché pour comprendre. Ils avaient honte de ne pas être triste, pas assez. Ils faisaient des efforts pour avoir l’air triste, mais ils ne l’étaient pas. Des évidences comme ça, ça vidange le siècle des Lumières. On est resté pour attendre le Samu et laisser nos adresses. Puis on est rentré.

Sur le chemin, Christophe a fait un discours. Généralement, il avait toujours une idée sur tout, des phrases à l’emporte-pièce, mais parfois il se permettait de longs développements, une tirade, pour rappeler des vérités bien profondes. Mais cette nuit, un petit discours ne pouvait pas nous faire de mal, quelque chose qui rendrait normal la mort de Sarah. Humaine. « Les gars ! c’est triste, je suis d’accord, mais on n’y peut rien. C’est pas l’un de nous qui l’a poussée, non ?! Et puis je vous signale qu’elle a failli mettre un pruneau dans la tronche de Didier ! Je dis pas, elle avait du malheur dans sa vie, les grosses s’est toujours tristes, ça ne plaît à personne ! On l’emmène danser et elle chute du haut d’un bar. Je sais pas quoi vous dire, sinon que c’est la faute à pas de chance… » Didier s’est mis à pleurer. On était devant l’église de la veille. Sous les projecteurs. Christophe et moi, on a le barrage qui a cédé nous aussi. On a fumé des joints jusqu’au bout de la nuit. Impossible de dormir tout de suite.

 
*
par Enok publié dans : troisnuits
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Dimanche 12 mars 2006

Finalement, on était tellement bouleversé qu’on a décidé de dormir dans l’appartement de Christophe. Au bord de l’Ill. Pas loin d’un magnolia. L’un des deux a poussé un cri dans son sommeil : « Tombe pas Sarah ! » A cet instant, j’en ignore la raison, je me suis mis à penser que c’était la vie et qu’au bout du compte je n’en avais plus rien à faire. Je venais sans doute de me réveiller dans un monde sans alcool… Un monde qui avait de nouveau un sens : il fallait se lever, se laver, dire bonjour à mes deux potes et acheter de quoi déjeuner. Il était treize heures. Comme j’étais debout le premier, j’ai pris sur moi de faire les courses. Initiative inhabituelle. En général, je me faisais plutôt servir. Christophe me dit : « Prends ma voiture pour y aller. » Je n’avais pas de voiture, ça me faisait plaisir de prendre le volant de temps en temps.

Le supermarché était surpeuplé, je n’y croyais pas. La première chose qui me vint à l’esprit, ce fut d’acheter de la bière. A chaque fois la même erreur : au lieu de prendre la boisson en dernier, je me trimbale un panier de dix kilos pour le reste des courses… Ensuite j’ai acheté une palette à la diable, une salade et un munster. J’en ai eu pour super cher ! La caissière était bandante, ça m’a fait moins mal de lui donner mon fric.

Revenir chez Christophe, c’était tout un bordel, il fallait passer par derrière, éviter les culs-de-sac. Je roulais assez vite et je n’ai pas vu la priorité à droite, ouf, heureusement que la gonzesse a freiné sinon je pliais la caisse. Je crois que Christophe en aurait fait un arrêt cardiaque. Je ne lui ai jamais dit. En arrivant, j’ai constaté qu’ils ne s’étaient pas remis de la veille : ils trempaient sans y croire leurs lèvres dans un café. Je n’ai rien dit. J’ai commencé à préparer la bouffe. Au bout de dix minutes j’ai ramené la bière et les chips. J’ai servi trois verres, mais rien ne les déridait. Ils iraient mieux après le repas. Forcément.

Pour la suite de l’après-midi, Didier proposa qu’on aille se promener au bord du Rhin. L’idée me parut excellente. Mais j’ai immédiatement précisé : « Du côté allemand. » Seul ce côté était correctement aménagé, avec une piste cyclable bordée de grands arbres. De temps en temps j’allais m’y ressourcer, assis sur un banc.  Là, sous mes yeux, l’eau s’écoulait lentement vers Mayence, vers Rotterdam, vers la mer du Nord ; ça me faisait rêver. De me sentir si proche. Et je regardais la France.

En arrivant, brisant mon enthousiasme, ces deux cons faisaient les blasés, prétextant qu’ils étaient déjà venus, que l’Allemagne ça avait un côté chiant. Il valait mieux ne pas insister. On a marché, le long du Rhin, à contre-courant, en direction du barrage, tout en parlant des péniches amarrées et de leurs occupants occupés. Débordant de santé, des gens couraient dans la chaleur de l’après-midi, d’autres s’émerveillaient de voir leur enfant faire leurs premiers pas. La vie normale, la vie bien et monotone. Sur l’herbe, des filles bronzaient : finalement, il y avait un parfum de ces vacances qu’on n’aurait pas au Lavandou.

Il fallait qu’on soit un peu triste quand même pour avoir marché autant. On est allé jusqu’au barrage, puis jusqu’au petit port de plaisance. Au moins cinq bornes. Dans ce coin, il y a un verger en devenir, c’est-à-dire pas beaucoup d’ombre. Il faisait une de ces chaleurs ! Mais on n’en pouvait plus, il fallait qu’on s’en fume un, tout de suite, au calme. C’était bon de se reposer. Une fois que le joint a fini de tourner, chacun s’est mis sous un petit arbre, à la recherche d’un peu d’ombre tout de même. Didier a reparlé de ce qui c’était passé la veille, en disant qu’il n’arrivait pas à effacer Sarah de sa mémoire. Sans savoir pourquoi, il a rajouté qu’il avait envie d’être avec une gonzesse en ce moment. Une gonzesse qu’il aimerait. Ben oui, tu n’es pas le seul qu’on lui a répondu. Il était cinq heures de l’après-midi.

On s’est tous les trois approchés de la rive. J’imaginais toutes ces molécules d’eau qui voyageaient vers les Pays-Bas. Quelle était la probabilité que l’une d’elle s’évapore avant pour former les nuages ou simplement participer à l’humidité de l’air ? Le destin de cette multitude me fit songer que j’avais soif. Immensément soif. « Vous n’avez pas soif, les gars ? » Oh oui, comme ils avaient soif eux aussi. D’un coup, sans prévenir, il fallait se désaltérer, il n’y avait plus que ça d’important. Je leurs proposais de nous rendre à Marlen, un village où j’avais repéré un jour un petit troquet, mais ça nous éloignait encore un peu plus. Sur le chemin, une vieille copine a appelé Didier, pour nous proposer de manger chez elle le soir. Il y aurait deux de ses amies. Un signe de la Providence ! Après concertation, il a vivement accepté. Génial, trois filles, statistiquement au moins l’un de nous allait baiser…

En arrivant à Marlen, le troquet était l’une des choses qu’on voyait en premier.  En fait de troquet, il s’agissait probablement du pecnot du coin qui avait transformé un bout de sa maison en bistrot, avec pour seul ombre sur la terrasse deux ou trois parasols publicitaires… Mais dans les circonstances du moment, c’était pour nous comme arriver au paradis… On commanda immédiatement une bière qu’on descendit cul sec. Ça nous a sorti de notre torpeur : rien de tel que d’alterner les drogues pour se maintenir en éveil. On s’en fit servir une deuxième. J’ai posé une question anodine en apparence : « Qui a du liquide ? » Personne naturellement. Ils ont eu la délicatesse de ne pas me reprocher d’avoir oublié cet aspect des choses. J’ai appelé le patron pour lui demander si on ne pouvait pas payer par carte, à tout hasard… Il m’a répondu que non, qu’il ne prenait pas la carte. J’ai ensuite demandé s’il y avait un distributeur : non plus. Alors j’ai tenté de lui expliquer que la voiture était loin, qu’on était fatigués etc. Il n’a rien voulu savoir. Il est rentré, bougon. On a choisi ce moment pour se barrer en courant.

Au bout de cinquante mètres, on avait les Allemands aux trousses, comme en 40, et ils n’étaient pas contents. C’est un peuple respectueux des lois. Mais la peur, ça fait courir plus vite que le civisme, malgré la bière. Ils ont dû penser qu’ils nous auraient à l’usure, et puis sur la digue, même avec deux cents mètres d’avance on a l’air tout proche. La poursuite a duré cinq kilomètres, j’entendais Didier me dire qu’il n’en pouvait plus, qu’il allait se rendre. Je lui lançai : « Faut avoir le courage de fuir jusqu’au bout, pas comme nos aïeux ! » Cinq cents mètres plus tard on vit enfin la voiture. Sauvés. Il était sept heures.

Nous étions invités pour neuf heures. En attendant on a pris l’apéro. Aux Stadtwappe, place Gutenberg. Les Picons y sont les meilleurs de la ville, à ma connaissance. Je l’aime bien cette brasserie. C’est sans prétention, touristique. Il faisait toujours aussi chaud, on s’est donc mis en terrasse, pour mater les filles. Elles sont bandantes l’été, c’est incroyable. Les plus belles, on les accueillait avec des sifflements. La patronne est venue nous demander de nous calmer ; de toute les manières nous partions, pour retrouver nos promises… Avec entrain. L’amie de Didier s’appelait Aurore. Elle ne me plaisait pas.

En bas de l’immeuble on bouillait d’impatience. Lorsque la porte s’ouvrit au quatrième étage, c’est moi qui entra le premier : « Salut Aurore. » Mais déjà je me pressais pour voir à quoi ressemblaient ses deux copines. Putain ! Les moches ! Il y en a une qui était minuscule, incroyable, et l’autre, un garçon manqué, des attitudes de rugbyman, tenant sa cigarette entre le pouce et l’index. Bref, le stéréotype de la gouine. Je me retourne vers les deux autres, dépité. Ils n’avaient pas des mines réjouies. Christophe a tout de suite commencé à raconter qu’on était super fatigués. Didier avait le souffle coupé. Parce qu’on ne pouvait décemment pas filer avant minuit sous peine d’être impolis. Les boules.

Le repas était passable. Des bolognaises. J’aime bien les pâtes, mais après une journée pareille, où on avait quasiment dû fuir devant la Wehrmacht, j’aurais apprécié un dîner plus raffiné. Pendant que nous mangions, j’observais le garçon manqué, Patricia qu’elle s’appelait. Ses manières étaient vulgaires, même pour un homme : elle buvait la bière à la bouteille, celle de 75cl. Christophe et Didier n’en revenaient pas. On a tous les trois demandé un verre ; c’est souvent comme ça qu’on s’améliore dans la vie, en regardant les défauts des autres. On ne veut pas leur ressembler. Quoiqu’ils puissent servir d’excuse aussi, ça dépend… L’autre fille s’appelait Nadine. Elle était très agréable et souriante, c’était déjà ça. En plus, son visage était même plutôt joli, j’avais été dur, je n’aimais pas les femmes petites. J’avais soif et me resservais sans cesse de la bière.

Finalement cette petite soirée prenait forme et j’entendais Christophe et Didier engager la conversation. Patricia, la gouine, leur racontait sa passion pour le karaté, « une discipline du corps et de l’esprit, tu vois… Quand j’ai les nerfs, et bien je vais au club et je me défonce ; ensuite je me sens mieux. » De fil en aiguille, la conversation s’est muée en débat et forcément on a parlé de la différence homme/femme. C’est idiot ce genre de controverse qui reviennent à chaque fois que les gens ont un peu bu. Alors on entend des phrases du style : « A compétences égales les femmes sont moins payées que les hommes. » Dans le débat qu’on avait ce soir-là, il y avait une fille qui n’avait pas de manières ; je voyais bien que Christophe voulait lui rabattre son caquet. Elle disait qu’un jour les femmes prendraient le pouvoir et qu’elles ne feraient pas les mêmes erreurs que les hommes. Les hommes, elles disaient qu’ils avaient tout détruit, foutu la merde sur toute la planète, qu’ils iraient même la mettre sur la lune et Mars. Christophe ne put en supporter davantage, il prit la parole comme s’il l’avait arrachée, j’ai vu qu’il allait faire un discours, un de ses grands discours radicaux. Didier était bourré, un peu plus que les trois filles. Moi aussi. Christophe s’est servi une bière et il est parti : « Mais j’y crois pas ! Tu te rends compte des conneries que tu dis ? On n’a pas foutu la merde les mecs, pas plus que les gonzesses, toujours dans l’ombre. Qui a fait ce monde, hein ? C’est une gonzesse qui a inventé la bagnole ? C’est une gonzesse qui a découvert l’Amérique ? C’est une gonzesse qui s’est fait crucifier ? Non, c’est un mec ! Aussi loin que tu remontes… tiens, je ne prends qu’un exemple, les Egyptiens, c’est une gonzesse qui a construit les pyramides ? Non, c’est Imhotep, le premier des grands architectes… C’est pas vrai les gars ? Alors que les femmes, tout ce qu’elles ont réussi quand elles se sont mises au boulot, c’est attraper le cancer comme Joliot-Curie. Faut pas être académicien pour s’apercevoir que les gonzesses, depuis la nuit des temps, à part se faire tringler et passer leur temps à intriguer, elles n’ont rien branler, que dalle ! C’est trop facile de critiquer les hommes et de vivre dans ce qu’ils ont bâti ; à part quelques exceptions, tout ce que tu vois, tu utilises, jusqu’au papier toilettes, c’est un putain de mecs aux grosses couilles qui l’a inventé ! Tiens, cite moi une gonzesse qui a pensé au XVIIIème siècle… Personne, bien sûr, per-sonne ! Alors, je dis que les hommes ont créé ce monde, ils l’ont construit. Oui, c’est les Hommes, avec un grand H ! Les gonzesses on attend encore de voir ce qu’elles vont faire… »

C’était son plus beau discours, son chef d’œuvre. Dès qu’il eut finit, Didier a levé son verre en criant : « Ouaiiis ! Les gonzesses, on leur pisse à la raie ! » La gouine, ça a été la goutte d’eau. Avec le recul, j’ai honte pour ce qu’on lui a fait supporter. Toujours est-il qu’elle s’est levée d’un bond vers Didier et elle lui a mis un coup de pied en pleine tronche. Comme ça. Il n’avait même pas fait le discours. Le verre de bière a valsé sur Nadine. Didier gueulait : « Putain ! Je me suis fait ruiner le nez par une gouine, putain ! » Alors, dans ma tête, tout m’est remonté, je transpirais de haine et dans un éclair j’ai vu le black qui m’avait humilié, fallait que ça passe sur quelqu’un. J’ai envoyé un bon bourre-pif à la fille et elle s’est écroulée KO sur le fauteuil club. J’ai bien regardé Christophe dans les yeux en lui disant pour l’éternité : « Elles auront beau avoir la technique, elles n’auront jamais la puissance. »

                Bon, après ce coup d’éclat on est parti sans dire un mot de plus, un peu couillon et honteux. Didier disait que normalement c’était bon, que son nez n’était pas cassé. J’ai proposé qu’on aille se boire une bière dans un bar tranquille, place Kléber, au Schutzenberger. Le bar est sympa, c’est un grand architecte qui l’a créé, contrairement à la place Kléber, qui est l’exemple typique de ce qu’on peut faire de merdique dans une ville. Pas de style vraiment identifiable ou novateur, que du faux futuriste. Ils avaient cru bon de faire une sorte de ligne de lumière, avec des diodes vertes, mais rapidement tout a foiré. Les lampadaires, eux, je préfère passer en les ignorant tellement ils sont une insulte au bon goût et à nos impôts. Je me faisais une nouvelle fois la réflexion alors qu’on croisait un mec en train de se rouler un pétard, un grand gabarit, cheveux blond, style néerlandais. « J’en ai marre de me farcir l’herbe des Suisses », a dit Didier. Sur le coup, il n'a pas songé qu'il venait de prononcer une phrase-clef, et qu'elle le poursuivrait jusqu'à la fin de ses jours, comme un écho perpétuel :

    - A quoi tu penses, que je lui demande, elle ne te plaît plus ?

    - J'en ai marre de fumer des somnifères, ce que je veux c'est le véritable envol, la destination vers le nouveau.

    - Ben voyons, que lui dit Christophe, et tu comptes te procurer ça comment ?

    - Justement, c'est là que tu interviens, on prend ta caisse direction Amsterdam, on y est dans sept heures.

    - !?

    - !!!

                Il y a des moments de l'existence où l'alternative est simple : soit on choisit l'aventure, soit on commence à mettre de côté pour la retraite. C'est à des moments comme ça que l'on voit ce que les gens ont dans le ventre, parce que partir à Dam, à minuit, bourrés, c'était fou, téméraire, mortel, il ne fallait pas se surestimer, il y aurait du grabuge, putain ! la vie sortait de ses rails, et on ignorait encore tout de ce qui arriverait quand on passa le col de Saverne ; ce n’était pas plus clair à Luxembourg ; ni lorsqu'on traversa Liège, un joint faisant la ronde, nos paupières devenant lourdes, mais nos yeux brillant de fierté, de cette certitude qu'on avait choisi, pas fait comme les autres ; de la musique plein la bagnole, on refaisait le monde, la route défilait, éclairée de jaune-orange en Belgique, par le soleil levant à Maastricht ; Eindhoven, Utrecht, des digues, des moulins, des tulipes, l'herbe verte. Une sortie d'autoroute… On décide de prendre un café dans une station non loin d'Amsterdam. Il est sept heures. Fatigués. Cent mètres avant la station, un bâtiment en béton. Une femme est accroupie. Une brune, le sourire carnassier. On passe au ralenti, elle est en porte jarretelle, elle pisse, sourit bêtement, on a l'air plus stupide qu'elle encore, on sourit aussi. Cette scène est absurde. J'y est réfléchi plus tard, à tête reposée, et je crois que c'est Amsterdam qui nous est apparu sous l'apparence de cette femme : plein de jeunes arrivent dans cette ville, sortent de leur voiture, fument un joint puis regardent béatement une pute dans une vitrine et ce disent qu'ils ne comprennent rien, rien à rien.

 

                Dans les yeux des autres j'ai bien vu que l'enthousiasme du départ avait un peu disparu, après une nuit à rouler. On n'avait plus rien à fumer. Il fallait faire le plein. Mais avant, on voulait voir la mer, bleue, avec les mouettes qui volent au-dessus. Didier a dit : « Allons sur la grande digue ». Il y a une grande digue au nord d'Amsterdam, longue de presque trente bornes, qui ferme une sorte de lac intérieur. Le genre d’astuce qui évite au hollandais d'avoir de l'eau salée jusqu'au menton.

 
Il était sept heures et quart.
 

                Pour s'orienter, on avait seulement un atlas mondial des années 80. On ne voulait pas investir. A l'instinct. On est parti de la station. Il commençait à faire chaud, malgré les fenêtres ouvertes. Christophe avait cédé le volant à Didier. Le contournement d'Amsterdam s'est fait sans problème, malgré l'envie qu'on avait sans cesse de prendre les sorties direction centre ville. Sur le paysage qu'on a traversé je n’ai que des platitudes à dire. En fait, je me rappelais plutôt l'importance de ce pays dans l'histoire de l'Europe, son avant-gardisme dans le domaine de la tolérance. Et aussi, qu'il n'y a pas qu'un lien fluvial entre Amsterdam et Strasbourg, mais un lien spirituel, un courant de pensée commun, le protestantisme. Au bout de quelques méditations brumeuses de ce genre, j'ai vu la grande digue, c'est à dire une route avec la mer des deux côtés. C'est beau. C'est rectiligne. C'est monotone et on s'est vite fait chier. On avait une putain d'envie de dormir et de fumer. Mais plus d’herbe. Donc on a dormi, sur une aire, on pouvait presque toucher l’eau. Malgré la chaleur étouffante on s’est assoupi, j’ai fait un drôle de rêve. Nous étions tous les trois sur une petite colline, une grosse butte, d’où on voyait tout à la ronde. On s’était mis là pour voir une éclipse de soleil. La température chuta brusquement et un vent inquiétant se mit à souffler. Le soleil avait presque disparu, jusque là rien de surprenant, c’était comme l’éclipse de 1999, le même lieu, celui qu’on avait choisi pour pouvoir profiter d’un merveilleux spectacle. Mais dans mon rêve juste une différence, presque anodine … le disque lunaire est repassé dans l’autre sens, comme ça, sans autre cataclysme, sans manifestation particulière, sauf que je savais que la chose était impossible et je lisais la même interrogation sur le visage des autres, l’effroi dans leur regard… Quelle force colossale avait mû cet astre. Pourquoi ? Un avertissement ? Des prémisses ? Je ne le savais pas encore mais mon rêve était prémonitoire. Je me suis réveillé brutalement. La bouche pâteuse. La peur au ventre. Des lectures me revinrent à l’esprit, celles qui vous décrivent la panique des gens au Moyen-âge à chaque phénomène céleste, quand ils craignent que Dieu ait appuyé sur le bouton de l’Apocalypse, pour passer une bonne soirée, voir les gens se faire cramer comme des poulets, se faire dépecer par les justes cavaliers au cris stridents. Vive Dieu ! Vive Dieu ! L’Etre parfait et infiniment miséricordieux ! Vive Dieu et son cortège de malheurs ! Quand on lit la Bible et ses mises à jour successives, quand on voit la réalité du monde, la merde dans laquelle on est obligé de vivre, les menaces dressées par la Providence sur notre destin, on se dit que Dieu est vraiment l’Etre le plus malfaisant qui existe, on se dit qu’on pourrait attendre des milliards d’années, on ne verrait jamais une ordure pareille. La voie de l’humanité, ce n’est pas la soumission à Dieu, c’est sa destruction, pour enfin ouvrir les vannes de l’espérance. DIEU N’EXISTE PAS. Je m’emballais, je parlais haut et ça réveilla les autres. « Ho, putain ! marmonna Christophe, de quoi tu parles, t’as des visions ? Ta gueule merde ! »

 

                    Ce n’était pas des philosophes mes potes. Peu après on est reparti dans l’autre sens, vers Amsterdam, avec une seule idée en tête : fumer. Sur la route, l’ennui aidant, Didier s’est mis à narguer les autres automobilistes, leur faisant des grimaces, des vraies conneries de gamin, il a même sortit son cul par la fenêtre de la voiture, on lui disait d’arrêter mais ça le faisait tellement rire… Des fois, des mecs devenaient agressifs alors il se calmait, pour quelques minutes et puis il recommençait… Enfin, on vit la ville, avec ses alentours un peu moches comme pour toute grande ville, ses autoroutes urbaines aux innombrables panneaux de merde. Paumés ! Toutes nos tentatives pour accéder au centre échouaient de manière quasi mystérieuse, comme une ultime mise en garde. La tension dans la voiture montait rapidement. Dans ces cas-là, il vaut mieux se taire et ne pas donner de conseils au conducteur, mais j’ai quand même finit par dire : «  Et si on demandait ? » Il a d'abord dit que s'était inutile, Christophe, et au bout de dix minutes il a pilé à côté d'un junky pour qu'il nous indique la route. Solidarité.

 

                    Une fois arrivé au centre, ce fut une véritable galère pour trouver une place… gratuite. Et à voir le nombre de sabots aux roues des voitures le message de la police était clair : « Tu payes ou ta voiture est bloquée ici ». Il a fallu céder. Mettre du fric dans un horodateur. On s’est ensuite mis en quête d’un coffee shop, parce que faire autrement c’était risquer de casser l’ambiance. Ouah ! le choc de la première bouffée ! elle est vraiment meilleure là-bas. Aucun doute. On s’est ensuite promené au hasard des canaux, avec une vague idée de ce qu’on voulait visiter, sans plus y penser, rapidement intéressé par ce qui ce faisait dans le coin comme style de gonzesse. Forcément, il y avait beaucoup de blonde, de ce côté pas de surprise, mais le mythe de la belle hollandaise en a pris un coup ou alors toutes les bonasses se faisaient sauter la rondelle à St Trop’… Pour résumer, il y avait beaucoup de boudins. Et la langue ! on aurait dit de l’allemand parlé avec l’accent belge. On décida de ne pas se buter sur ces détails pour se reconcentrer sur l’essentiel : être défoncé, marcher pour s’oxygéner, visiter pour ne pas se faire chier. On n’a pas pu échapper au discours de Christophe sur le thème « Strasbourg c'est quand même mieux, même si ici c'est pas mal, sauf qu'il y a beaucoup de junkies ». D'ailleurs, l'un d'entre eux nous a proposé du LSD et Didier lui en a acheté sans hésiter. Ce fut la décision de sa vie. Il ne le savait pas encore. Question drogues dures, il faut avouer qu’on était plutôt sous expérimenté, je ne dis pas que personne n'avait jamais rien essayé, mais sans plus. Mais ici, on se faisait comme un devoir…

 

                Les effets se firent attendre pendant quelques temps, juste ce qu'il faut pour que je les emmène voir les Rembrandt au Rijksmuseum. Vu notre état, j'espérais qu'on pourrait parler aux personnages des tableaux… Ça me rappelle un crétin que j'avais rencontré un jour, en haut de Grendelbruch, dans les Vosges, au milieu d'un champ arpenté par une dizaine de personnes ramassant des champignons hallucinogènes. J'en cherchais aussi. Le type commence à me raconter ses différentes expériences : « Tu vois, qu'il me dit, une fois j'en ai pris un max ! l'hallu', j'ai tripé grave, les gens que j'croisais, ils avaient tous des têtes de porc… » En entendant ce malade, ça m'a un peu coupé l'envie, parce que se faire un trip pour voir les gens encore plus moches, ce n’est pas le but. Pour revenir à Amsterdam, nous entrions dans le musée et c'est alors que le LSD décida d'intervenir pour Christophe ; il répétait sans cesse : « Putain les nichons de la caissière, putain les nichons de la caissière… » On se marrait. Didier n’était pas encore parti, moi je ne savais pas bien faire la différence d'avec le pétard, à part que j'éprouvais une légère sensation de chaleur se répandre. Etrange. Nous avons monté les marches, dans le désordre, puis on fut dedans, en plein dedans, un trip énorme, en crescendo, le musée est devenu un temple, les tableaux des êtres vivants, je serrais des mains que seul je voyais, je parlais à des signatures de grands maîtres, puis je vis le plus beau tableau du monde, je n’ose même pas décrire, même pas dire de qui il est, parce que vous ne pourriez pas comprendre, imaginez la plus belle chose que vous ayez vu, multipliez par dix ou vingt, et vous comprendrez ce que j'ai contemplé. Il y avait un ciel immense dont les nuages avaient dû être peints par Dieu lui-même, un jour de bonté. Je restais là, stupéfait, bouleversé, méditatif. Je ne savais plus très bien quoi faire à part que je désirais que ce moment dure des heures ou des jours. Les autres, j’ignorais où ils en étaient et honnêtement je n'en avais pas grand chose à foutre. Je suis resté un moment comme ça. Soudain, j'ai senti une main sur mon épaule : « Qu'est-ce que tu fais ? Viens, je vais te montrer un truc délirant, sur un Rembrandt, il s'appelle La compagnie du capitaine machin, ça me fait triper depuis une heure déjà, il est trop beau ce tableau… » Je l'ai suivi, brusquement très intéressé. Le tableau en question était gigantesque, une bande de types habillés en soldat semblait sur le point de partir, dans une lumière étrange, un peu celle d'un clair de lune. On s'est planté devant. Soudain, il m'est revenu que j'avais déjà vu ce tableau, que je le connaissais même très bien, puisque que je savais que Rembrandt y avait mis sa tronche, ou du moins un petit œil malin dissimulé derrière le groupe de miliciens. Je me suis dit que c'était peut-être l'autoportrait le plus vivant que l'artiste avait laissé de lui-même, comme s'il était là pour surveiller quel effet aurait son tableau sur le spectateur, siècle après siècle. Cette moitié de visage se mis à me faire des clins d'œil ; je n'en fus pas surpris outre mesure, car je compris qu'il voulait me montrer quelque chose : il lorgnait vers le personnage habillé d'or, certainement le lieutenant du capitaine machin. Mais je ne comprenais pas ce que Rembrandt voulait que je regarde… Certes le lieutenant était bien fringué et puis ça lance avait la classe, une lance avec assez d'or et de pierreries pour financer une expédition de la Compagnie des Indes. Rembrandt, il avait l'air de se marrer… Didier aussi. Je lui ai demandé pourquoi il riait. Il me dit : « Regarde le bout de la lance, ça lui fait comme un sexe ! ». Sacré Rembrandt, je me suis pensé, il a fait une bite en acier au lieutenant, c'est que ça devait vraiment être le plus balaise de la compagnie, sexe d'acier ! C’était drôle surtout, parce que personne ne l'avait vu ou que personne ne voulait le voir, sauf nous que le peintre avait jugé digne parce que suffisamment défoncé pour une révélation si puissante, si cocasse. Christophe nous a rejoint, attiré par nos rires. Il vit le sexe d'acier lui aussi, nos rires devinrent énormes, obscènes, on voyait la même chose, cette queue qui maintenant n'était plus du tout en acier mais qui s'agitait au milieu du tableau et que le lieutenant branlait frénétiquement, en criant : « C'est moi le plus fort ! C'est moi le plus fort ! » Didier a dit : « Moi aussi j'ai une grosse bite ! » Il a sorti son membre et s'est branlé, on n'a pas tardé à le suivre, au milieu du musée ou du tableau, je ne sais plus, et les visiteurs qui n’osaient pas nous déranger ou croyant à un happening. Rembrandt me dit : « Fuyez, la sécurité arrive ! » C'était vrai, à droite du capitaine un type chargeait son arquebuse, j'ai crié à Rembrandt : « Mais il veut nous tuer ce con ! » « Non ! C'est la sécurité du musée qui rapplique, rangez vos queues et cassez-vous ! » Il fallait encore se sauver en courant, une de plus, en bousculant un groupe de visiteurs fatigués, pas le temps de demander pardon, ou peut-être que Didier l'a fait, je ne sais plus, je crois que Christophe a eu un coup de pied au cul d'un vigile, mais ça ne suffisait pas, alors ils nous poursuivirent pendant un kilomètre, des mecs balèzes, mais pas rapides. Ouf ! Une fois semés ces connards, nous avons cherché asile dans un Coffee. Je transpirais.

 

                    Bien que conscient des effets puissants du LSD, je fus tout de même très surpris lorsque Rembrandt nous demanda ce qu'il pouvait nous servir. On choisit de se rouler un gros pétard, mais je crois qu'au point où nous en étions, c'était comme de boire un panaché après un litre de whisky. Didier se chargea de la basse besogne et m'offrit d'allumer le joint, ce que je fis, tirant dessus impatiemment, résolument. Mais très vite, j'eus des nausées. Ce fut, je crois, l'instant décisif de mon existence.

 

                    Je fis comprendre à mes deux potes qu'il me fallait prendre l'air. En sortant du coffee, je traversai la rue et allai m'accouder sur la rambarde longeant le canal, en face, résistant de toutes mes forces à une sérieuse envie de vomir. Pour me distraire en attendant que ça passe, j'observais l'eau presque stagnante, quelques détritus y flottant et qui me semblait beau, finalement, pourquoi pas… Il faisait très chaud à nouveau et le besoin de me rafraîchir devint rapidement urgent ; je plongeais. Inexplicablement. Je me sentais bien dans l'eau du canal, si fraîche, si maternelle, je m'en remplissais les poumons avec bonheur, le ciel se brouillant comme à la surface d'une marre. Des voix étrangement paniquées m'appelaient sans me convaincre et je trouvais facilement refuge au fond de l'eau, porté par un tendre courant.

 

                    Un con de plongeur me ramena à la surface ; au bord du canal régnait une formidable agitation que je ne compris pas tout de suite, une ambulance, des badauds, des plongeurs, mes potes. Ils pleuraient, surtout Didier. J'essayais de les appeler, en me foutant de leur gueule, mais aucun ne se déridait, alors j'ai bien fini par comprendre ; putain ! j'étais mort. Je vis le reflet de mon cadavre dans la vitrine, misérable. Je n’en revenais pas. Je ne pourrais plus jamais baiser. C'était le coup dur. La dernière image que je vis des deux autres était pitoyable : Didier chialait de manière outrancière et Christophe dégueulait tout ce qu'il pouvait, vraiment ils me faisaient honte. Ensuite, on me mit dans l'ambulance avec une sorte d'infirmière, une bonasse, ses seins me narguèrent pendant tout le trajet, je me suis dit que je devais être en enfer, puni de ma misogynie, ou alors cette ambulance me servirait de purgatoire pendant mille ans. Angoissé, je me surpris à dire : « Dieu, tu m'excuses si je t'ai traité de connard pendant toute ces années. Il va sans dire que c'était de l'humour… » Peu après je pris mes quartiers à la morgue de l'hôpital. On se fait vite chier dans un frigo. Durant tout ce temps je pensais à mes obsèques, au fric que mes parents devraient lâcher pour rapatrier mon corps, la tronche des gens à ma crémation... A ce propos, je me félicitais d'avoir dit un jour à mes vieux que s'il m'arrivait quelque chose, j'aimerais qu'on balance mes cendres du Guirbaden, un château en ruine pas loin de chez nous, dont les remparts offrent une vue magnifique.

 

                    Les quelques jours qui précédèrent mon incinération furent un véritable supplice : seul vint me tirer de cette ennui le petit quart d'heure où le médecin se fit pomper royal par une infirmière quelconque. Je l'entendis pousser un râle tout à fait indécent, certainement dû à l'accent de cette contrée. Enfin, on me ramena en Alsace et mes obsèques furent l'occasion de mesurer ma popularité : tous mes amis étaient là, toute la famille et une ribambelle de rombières que je n'avais jamais vu ou du moins jamais regardé. Pour être honnête, ce fut une belle cérémonie, notamment quand on parla un peu de moi… Ça fait chaud au cœur quand même. Mais le passage par le four fut terrible ; il y faisait une chaleur incroyable et puis cette sensation bizarre, inédite, d'éparpillement. Je me sentais une multitude, en cendre certes, mais une multitude. On mis ensuite mes restes dans une urne, mais, détail navrant, ils  avaient mal raclé le four avant de me mettre dedans, je me suis alors retrouvé mélangé avec les cendres de quelqu'un d'autre. Je sentais une présence par endroit. Stupeur.

 

                Ils ont mis un certain temps avant d'atteindre les remparts du Guirbaden, en procession, transpirant à grosses gouttes, parce que ce n'était guère possible de s'y rendre en bagnole. Enfin, on jeta mes cendres : ce fut grandiose, un tourbillon fou, je crois que chacun a dû en respirer une bonne dose, mais voilà, c'était fait, tout le monde chialait, surtout mes parents, ils s'étaient faits chier pour m'élever et j'avais fini apnéiste en Hollande, ils ne pouvaient pas se faire une raison. Quant à moi, je me demandais ce que j'allais bien pouvoir foutre maintenant. Plus de bière, plus de shit, plus de meuf, la déprime totale.

 

                Je ne dis pas qu'au début, je n'ai pas essayé de comprendre ce qui m'arrivait, tout ce cirque, le fait que je ne sois ni au paradis, ni en enfer, ni vraiment mort, rien quoi, pas un indice. Puis je me suis fait une raison, me disant qu'à bien y regarder la mort c'était comme la vie, pas d'explication, pas de sens, le mystère qui continuait finalement. Mes cendres ont rapidement alimenté toutes les plantes du secteur et bientôt je me sentis éminemment utile, participant de ce fragile biotope. Une partie de mes cendres étaient retombés sur le rempart, dont les pierres dataient du Moyen Age. Ces pierres, elles en avaient sur le cœur, elles conservaient la mémoire de ce lieu riche d’évènements en tout genre. C'est comme ça que j'appris que Didier nous avaits fait des cachotteries. Il ne nous avait jamais dit qu'il avait culbuté une gonzesse sur les remparts, quelques années auparavant, un boudin, par une chaude soirée de juillet…

 

                Un jour de profond ennui, j’écoutais à nouveau les pierres qui me livrèrent une bien curieuse histoire. Je fis un bond dans le temps pour me retrouver en 1871, un jeune homme buvait de la bière assis sur les remparts et passait une soirée mémorable, regardant au loin son village en fête. Il s'appelait Hans. Ce qui me frappa, c'est la raison qui l'avait amené ici plutôt que de se bourrer la gueule avec ses potes. Il fallait qu'elle soit sérieuse :

par Enok publié dans : troisnuits
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Dimanche 12 mars 2006

            Hans vivait dans le petit village de Dinsheim, à l’entrée de la vallée de la Bruche, en contrebas d’une colline, appelée Schiebenberg, sur laquelle se dresse une statue dorée de la Vierge, érigée par les villageois en remerciements pour les services rendus. Car elle avait tiré le maire d’une bien sale affaire : une malheureuse coïncidence entre le son des cloches et une attaque de francs-tireurs lui avait attiré les foudres des prussiens. Il fut disculpé… Et on érigea une belle statue, donc. La salle communale n’eut pas cette chance : une partie de la toiture fut détruite par la chute d’un obus. Et ce qui arriva ensuite, même la Providence ne l’avait pas prévu.

                Tous les ans une fête célébrait la fin des moissons, fête dont le moment fort était une pièce de théâtre, mais pas de Molière ou Marivaux, non, du théâtre populaire alsacien, dont le principal ressort est le mariage contrarié. La pièce d’octobre 1871 n’avait rien d’original : la jeune fille éconduit le prétendant (un allemand) que veulent lui imposer ses parents sous le prétexte futile qu’elle l’aime moins qu’un jeune parisien rencontré au cours d’un dîner en ville. Bref, pas de quoi affoler les veuves et les demoiselles. Un problème cependant : la salle communale, toujours pas réparée un an plus tard, n’avait plus que la moitié de son toit, les intempéries (éventuelles) menaceraient donc une partie du public. En bon politicien, le maire pressentit que se serait une source de trouble, un détail qui transformerait une simple fête en baston générale : il était plus sage d’attribuer les places à l’avance pour éviter la cohue le jour de la représentation. Là, il eut une idée digne d’un polytechnicien : « Mes chers concitoyens, dans un esprit égalitaire, j'ai décidé que l'attribution des places se ferait au cours d'un grand jeu de chaises musicales. Les femmes, les hommes, les vieux, les jeunes, tous, je dis bien tous, pourront et devront y participer. Les règles seront simples : deux cents chaises seront agencées en circuit le long duquel vous marcherez ; lorsque la fanfare cessera de jouer chacun devra essayer de s'asseoir. Nous donnerons un billet à chaque personne assise. Quant à celles encore debout, elles assisteront à la pièce sans la protection du toit dont la réparation aura lieu l'été prochain. » 

                Un grand jeu de chaises musicales, le tout dans un esprit égalitaire… Il fallait oser une connerie pareille… Le plus incroyable, c'est que la population a adhéré ; la guerre a vraiment des propriétés délitescentes. Du coup, puisque personne n'y trouvait rien à redire, les employés municipaux se coltinèrent deux cents chaises, les portant, les plaçant, pour assurer la circulation d'environ six cents personnes, toutes bien décidées à poser leur cul à la place de celui d'un autre. Tout devait être prêt pour la fin septembre, la fête se déroulant le premier dimanche du mois d'octobre. Et Hans dans tout ça ? Hans n'en avait pas grand-chose à foutre de la pièce, mais il trouvait le jeu amusant, alors pourquoi pas… A 17 ans on est ouvert sur pas mal de nouveauté. En général.

                Hans, ce n’était pas vraiment un héros, il voulait seulement reprendre la ferme de son père. La guerre avait plutôt été un choc pour lui. En août-septembre 1870, il montait de temps en temps au Guirbaden et, assis sur les remparts, il observait Strasbourg au loin, à 30 kilomètres. La vache ! ça défouraillait dur pendant le siège de la ville… Une nuit, du 23 au 24 août, il en eut les larmes aux yeux, en imaginant la détresse de ces gens de la ville, terrés dans des abris précaires, redoutant le feu, terrorisés à l'idée d'être ensevelis vivants, nuit et