Dimanche 12 mars 2006

 Préface aux Fragments

 
 
 
 

Emblème nostalgique, ultime témoignage d'une période qui allait disparaître brutalement dans la nuit, les Fragments ont eu le destin de nombre d'œuvres qui ne visaient pas si haut. Quelle surprise ce serait pour leur auteur d'apprendre que les pages qui nous sont parvenues sont aujourd'hui l'objet de querelles de tant d'exégètes, certains ayant même mis en doute leur authenticité, nous y reviendrons. Les préfaces s'étant muées en figures imposées au fil des rééditions il nous est apparu plus intéressant de fournir au lecteur actuel certaines précisions quant au cadre général de cette œuvre dont la recherche récente a modifié, sinon confirmé certains aspects.

Qu'on nous permette, avant toute chose, de nous insurger contre la persistance de la légende entourant la découverte des Fragments, légende que rien ne permet d'étayer et qui, ici ou là, continue d'alimenter les discussions des profanes ; rappelons-la en quelques mots : le libérateur Dhund'ar Cee, faisant relâche au bord de la Mare Moscoviense peu avant sa campagne victorieuse, fut intrigué par un attroupement de soldats car « l'un d'eux semblait déclamer un texte à haute voix, tenant dans ses mains quelques feuillets très mutilés »[1]. C'est ici que l'irrationnel a pris le relais et créé le mythe ; en effet, le célèbre soldat précise un peu plus loin que ses « hommes [l]'avaient bien eu, en lui faisant croire qu'ils avaient mis la main sur quelque chose d'intéressant. Ce n'était qu'un vulgaire manuel de bord qu'ils avaient pris soin de pasticher. »[2] Les Fragments, M. Paltocki en a depuis longtemps fourni la preuve, furent ramenés d'une des premières expéditions archéologiques de moissonnage interstellaire, une centaine d'années plus tard ! En réaction à la légende et au mythe, d'autres se sont égarés sur les chemins douteux de l’hypercritique en dénonçant cette œuvre comme apocryphe, position devenue intenable grâce à une découverte majeure faite ces dernières années : en effet, l'œuvre évoquait un personnage que la recherche la plus minutieuse avait tenté, en vain, d'identifier. C'est désormais chose faite depuis la découverte d'un fragment de note ou d'exercice retrouvé lors du XXVIIe moissonnage interstellaire et que nous vous livrons tel quel : « Kupka Frantisek, sculpteur (1871-1957)[3] ». L'historicité des Fragments est donc avérée. En outre, cette précision capitale a permis de jeter une lumière nouvelle sur le peu d'informations dont nous disposions sur l'art du Ve siècle avant notre ère : à cette époque, selon toute vraisemblance, il y eut un certain engouement pour la sculpture polychrome sans que l'on sache vraiment la forme exacte qu'elle pouvait prendre. Art mural ou bas-relief encadré ainsi que le laisserait entendre les propos du mineur fou ? On ne sait.

Le succès de ce texte, qui ne se dément pas, a des raisons beaucoup moins mystérieuses et tient d'abord à sa longueur exceptionnelle, plusieurs pages, permettant une identification impossible à ressentir avec les fragments habituels. La poésie de ces derniers, généralement constitués de quelques mots, ne semble être due qu'à leur existence hors de tout contexte et contribue à régaler toujours plus de passionnés. Au contraire, avec les Fragments (qui tire leur nom d'une époque où l'on ne pensait pas qu'ils deviendraient un jour le plus long témoignage des temps préhistoriques), l'ébauche d'une civilisation naît sous nos yeux, des personnages s'esquissent, le passé prend vie.Un autre élément explique la postérité de cette œuvre : elle fut rédigée quelques années seulement avant le déferlement de la secte de l'Oubli. Or, l'absence de toute allusion à cette dernière dans les pages qui nous sont parvenues excite visiblement l'imagination de beaucoup de lecteurs qui y voient le signe que la secte est dans l'ombre, couve, prête à renouveler son entreprise nihiliste. Nous ne pourrons malheureusement pas les rassurer. A notre avis néanmoins, tout ce qui précède compte finalement peu face à la puissance évocatrice de la dernière phrase des Fragments, sentence archétypale d'un monde inconscient d'être au bord de l'effondrement, note lapidaire d'un jour comme les autres qui n'annonce rien, ni intuition, ni prémonition mais ces quelques mots : « Cette nuit, j’ai rêvé en couleur ».

 
 
 
 
FRAGMENTS
 
 
 

[... ] très fatiguée. Je me suis couchée de bonne heure.

 

Jeudi, 12 octobre 2427

 

Quel après-midi ! Nous l'attendions depuis des semaines cette double éclipse[4], surtout les enfants qui avaient préparé tout le matériel nécessaire. Il paraît que les premiers qui la virent, il y a 86 ans, furent pris d'effroi et se précipitèrent vers les vaisseaux où les attendaient le commandant de la base ; il mit une heure pour leur faire admettre que tout était normal : le temps que passe l'éclipse... Il faut bien admettre que deux éclipses à quelques minutes d'intervalles, cela a de quoi surprendre ! Heureusement nous étions prévenus cette fois et vers la fin de la journée nous avons escaladé un petit promontoire, celui où quelques mois auparavant Anna avait eu la jambe arrachée par un lézard-tigre. Une semaine plus tard elle se tenait de nouveau debout, mais quelle frousse ; par prudence j'avais emmené mon neutralisateur.

A mesure que l'heure fatidique approchait, la tension devenait perceptible tout autour de nous, ici un mouvement, là-bas un son, qui semblaient annoncer les bouleversements imminents. La nuit tomba vite, après une longue agonie de la pénombre, et la première éclipse a débuté. Dans la voûte étoilée on distinguait nettement un disque noir, l'astre de la seconde éclipse. C'était extraordinaire, mais nous n'avions encore rien vu. La nuit retomba après une courte réapparition du soleil et à cet instant, comme s'ils n'avaient pu contenir plus longtemps une sourde terreur, une nuée d'oiseaux de lumière est montée dans le ciel. La soirée est bien fade ...

 

Samedi, 14 octobre 2427

 

Ce soir, Layla est passée. Elle est toujours aussi belle.

 

Mercredi, 18 octobre 2427

 

Je me sens un peu déprimée ces jours-ci. Vivement ce week-end que les enfants aillent un peu chez leur père, surtout Jean qui n'a jamais été aussi insupportable. Je crois qu'il grandit. Je pense passer ces deux jours de liberté avec Layla.

 

Jeudi, 19 octobre 2427

 

Tout à l'heure, j'allais quitter mon poste quand deux véhicules de la sécurité civile sont arrivés à la mine. Il en est sorti une bonne dizaine d'agents armés de plastogel et alors que j'approchais pour leur demander ce qui se passait ils m'ont sèchement rabrouée. J'en saurais plus dans cinq jours.

 

Vendredi, 20 octobre 2427

 

Ce soir j'ai mangé avec mes parents. Visiblement ils en ont assez du système Magellan au climat ingrat. Ils ont promis de me rendre physiquement visite l'été prochain.

 

Mercredi, 25 octobre 2427

 

Mon week-end avec Layla a été fantastique. Surtout que j'ai pu le prolonger, la mine étant fermée jusqu'à nouvel ordre à cause d'une émeute de mineurs qui refuse qu'une galerie soit exploitée. Ils se sont retranchés au sous-sol 36M avec des vivres et des neutralisateurs en réclamant la médiation du conservateur du patrimoine. Bref, je ne comprends rien à cette histoire mais il paraît que la presse est sur le coup.

 

Jeudi, 26 octobre 2427

 

C'est une histoire de fous ! Ce matin, XPO m'a préparée un dossier sur cette étrange affaire et voilà ce que j'apprends : trois mineurs ont exigé il y a quelques jours la condamnation d'une galerie pour l'incroyable motif qu'elle contiendrait l'œuvre d'un artiste, Kupka Frantisek. Pourtant, l'œuvre en question, un tableau au titre énigmatique d'Ordonnance sur verticales en jaune n'a pas bougé du musée qui l'expose sur terre depuis la fin du XXe siècle : il s'agit d'un tableau abstrait composé, comme son nom l'indique, d'une série de verticales à dominante jaune, grise et noire. C'est vrai qu'on l'imagine bien au fond d'une mine.

 
Vendredi, 27 octobre 2427
 

Je me répète : c'est une histoire de fous. Mais de fous géniaux. En effet, le leader du groupe a lancé cette revendication sur le réseau que je reproduis intégralement (l'événement fait le tour de la fédération) :

 

« Nous exigeons que la galerie Kupka (ex-36M27) soit protégée de toute altération, pour les raisons suivantes :

1° Le tableau Ordonnance sur verticales en jaune, est l'exacte réplique d'une partie de la galerie.

2° Cette partie rectangulaire est parfaitement intégrée au reste de la galerie, les deux formant donc un tout indissociable. »

 

Le médiateur a été autorisé à inspecter l' « œuvre » en question, ce qui lui a pris la bagatelle de cinq heures au bout desquelles il est ressorti blanc comme un linge en balbutiant que les mineurs avaient mis la main sur quelque chose d'inouïe. Apparemment, les parois de la mine sont colorées à cause des différentes roches et les mineurs s'amusent souvent à les comparer à des oeuvres abstraites. Il n'y a bien entendu aucune chance que ces tableaux ressemblent à quelque chose de connu. Pourtant, c'est ce qui vient de se produire, le hasard des forages à travers les couches géologiques est à l’origine d’une coïncidence fabuleuse : les parois sont identiques au tableau de Kupka éxécuter il y a plusieurs siècles et à des années lumières de distance. Les mineurs estiment qu'ils ne peut s'agir d'un hasard.

 
 

Samedi, 28 octobre 2427.

 
11h50

Aujourd'hui on apprend que le médiateur a été remplacé par un autre, un certain Jones, qui a exigé l'évacuation de la galerie. Pour lui « la réplique n'est pas exacte mais seulement très ressemblante », ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Il leur a accordé vingt-quatre heures, après quoi il fera donner l'assaut.

 
14hl5

Voici la réponse des mineurs au médiateur :

« M. Jones a la sensibilité artistique d'une foreuse. Très ressemblante est une raison suffisante pour accéder à notre demande. En effet, l'artiste ne recherche pas forcément la copie conforme lorsqu'il crée, mais livre son interprétation, sa vision du monde. En l'occurrence, la vision du monde qu'a eue Kupka Frantisek se trouvait ici à des années lumières de la Terre, dans ce sous-sol, qu'un hasard extraordinaire a permis de découvrir. D'autre part, signalons cette injustice : si l'on avait trouvé le David de Michel Ange[5] tout le monde aurait crié au miracle. Mais il faut regretter une fois de plus le désintérêt qu'a le grand public pour le non-figuratif alors que nous tenons ici la preuve, dans cette galerie, que cette opposition n'avait pas lieu d'être : en un sens, tout œuvre abstraite est figurative mais représente la réalité sous un angle inhabituelle. Aussi nous appelons une ultime fois à la raison les pouvoirs publics, qui prennent le risque de détruire un patrimoine unique, concernant l'humanité en entier, pour lequel nous sommes prêts à donner notre vie. »

 
20h00

Visiblement le nouveau médiateur a infléchi sa position : il propose désormais de sauver la partie de la galerie qui a été reproduite par Kupka. On trouverait ainsi un juste milieu. Ce sont les dernières informations, je vais voir Layla.

 

Dimanche, 29 octobre 2427

 

Ils ont donné l'assaut aujourd'hui après le refus des trois mineurs de se rendre. Leur réponse au médiateur avait été celle-ci : « Cette galerie est une chance pour les amateurs d'art de comprendre le contexte d'une œuvre : comparer la partie de la galerie qui entoure l'œuvre aux années qui ont vu naître le tableau de Kupka nous semble un exercice des plus jubilatoires [...] terminé ».

 

Vendredi, 10 novembre 2427

 

Ils ont fini les travaux de récupération dans la galerie : la mine est réouverte. Quant à Layla, elle [...]

 
Partie très mutilée
 
Jeudi, 23 décembre 2427
 
Cette nuit, j'ai rêvé en couleur.
 
 
 
 
 
 
 

Voilà l'essentiel de ce qui a subsisté de nos cinq mille ans d'histoire. Le reste, comme l'a écrit l'auteur de la Préface, n'est constitué que de micro-fragments ; le flux de particules m'en a amené quelques uns, par exemple celui-ci, très énigmatique : « Avis de tempête sur la côte Atlantique… » Ou encore : « Beau duplex, 100 m2, séjour, deux chambres, vue dégagée, balc… ». On ne choisit pas ce que le passé nous envoie. L'histoire se cuisine avec les restes.

Le flux de particules s'est tari mais j'en avais assez vu. C'est terrible de connaître le futur. Je me sentais seul, car le temps avait passé. Mes parents étaient morts, puis mes potes suivirent et enfin mon frère. Il ne me restait rien. J'aurais pu faire comme au cinéma, m'identifier à certaines personnes comme on le fait pour les acteurs et suivre leur existence, mais tout me semblait indifférent, sentiment étrange qui n'appartient qu'au sage acceptant toute chose : je devenais impassible au monde des hommes. Une question me taraudait cependant : qu'est-ce que la mort ? Je persistais à considérer que ma situation était absurde et je me demandais combien nous étions à vivre la même expérience post-mortem. Car je n'avais rencontré personne dans mon état ; je ressentais certes de nombreuses choses, pour ne pas dire toutes les choses, je lisais dans les pensées des vivants comme dans un livre ouvert mais jamais je n'avais rencontré un mort dans la même situation. Sentiment pénible. Et j'avais peur de mourir paradoxalement, sans savoir ce qui m'attendait. Un jour, j'eus un début de réponse, m'apercevant que j'avais depuis toujours considéré le problème par le mauvais bout, regardant invariablement devant. Nous étions en 2114, en été, et l'un de mes atomes logeait depuis peu dans l'index d'un septuagénaire. Il écrivait quelque chose d'important. Le récit d'un larcin commis le 18 septembre 2077, qui n'avait pas eu de conséquence judiciaire sur son existence, disons plutôt que celui-ci avait radicalement modifié sa vision des choses. Voici ce qu'il en dit :



[1] Dhund’ar Cee : Voie Lactée, p 132

[2] ibid, p 133
[3] - 562 / - 476

[4] Un seul système connu correspond à cet évènement : B412

[5] Artiste inconnu
Par Enok - Publié dans : troisnuits
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