Dimanche 12 mars 2006 7 12 /03 /Mars /2006 21:51

« Ce chainmail ne vaut que par l’espoir qu’il soulève. Je cherche à sauver celle que j’aime. Propagez ce récit afin qu’il en subsiste toujours une trace. Dans les lignes qui suivent je raconte notre histoire.

Nous nous sommes rencontrés, Sophie et moi, peu avant Noël 2001. En fait se sont nos bouches qui se rencontrèrent à ce moment, nouant nos destins pour toujours, mais nos premiers regards dataient déjà de plusieurs mois. Au début, elle ne me plaisait pas. Je n’aimais pas son style ou plutôt sa façon de se vêtir sans style qui semblait moins un manque de goût qu’une sorte de réticence à en avoir. Cette année-là je travaillais dans une bibliothèque, à une place qui se transforma vite en observatoire : je rhabillais les femmes pauvres en beauté ou ignorantes de celle-ci et démasquais certaines tromperies trop évidentes. J’ai dit que Sophie ne m’avait pas plu au début. Ce n’est pas exact. La première fois qu’elle m’apparut, un enfant l’accompagnait (qui n’était pas le sien ainsi que je l’apprendrais plus tard) et par une association d’idée son visage me sembla la féminité même. Une seconde plus tard je la rhabillais des pieds à la tête tout en maudissant un tel gâchis. Qu’on me permette ici de ne pas la décrire davantage, elle pourrait en prendre connaissance un jour ; j’ajouterai seulement ceci : elle était vraiment jolie, jolie de partout.

Nous étions en mai 2001 et les mois d’été ne firent que retarder l’échéance. Elle réapparut en novembre et se jeta littéralement sur moi, quoiqu’elle ait toujours soutenu que j’avais fait le premier pas en la renseignant fort opportunément sur l’emplacement d’un ouvrage ; n’était-ce pas mon devoir ? Son enveloppe textile n’ayant pas changée, je pris le parti de me laisser courtiser, ravi qu’elle persévère ainsi dans le féminisme, si ce n'est dans la féminité. Bientôt, j’eus le loisir de sourire innocemment à chacune de ses apparitions, de la laisser poliment engager la conversation qu’elle faisait tout pour rendre intéressante et, reconnaissons-le, le doux plaisir d’être sollicité me gagna progressivement. Je le fis durer un peu trop longtemps peut-être, car un beau jour on me poussa dans mes retranchements, à cette case du jeu de l’amour où chacun met carte sur table et dit « tapis ». Mes explications furent d’abord assez incohérentes, puis timorées et pour finir, lâches : je lui dis non. Le surlendemain elle revint une dernière fois, habillée et maquillée comme jamais, la féminité prédatrice, et je m’entendis lui proposer de nous revoir un soir. Elle m’embrassa. Baisé hésitant, baisé tendre qui effaça tous les autres, baisé d’ange qui me rendit l’envie d’aimer.

Je ne lui dis pas tout de suite que je l’aimais, par méfiance, elle était solide. Surtout, je le sus vite, elle était la femme de ma vie, et ce mot amour je voulais lui épeler tout au long de notre existence commune au lieu de l’user prématurément dans ma bouche ; je serrais donc les dents pour ne pas trop en dire, peureux de mettre un terme à cette passion naissante que le doute (réciproque) ne faisait qu’accroître. Elle ne pouvait pas me voir ? J’avais du travail. Je regardais les autres femmes ? Elle me parlait d’un autre. Heureusement, de temps en temps, elle avouait que je lui manquais, qu’elle avait pensé à moi toute la semaine.

Un soir on se querella. Il faut l’avouer, c’était vraiment de sa faute, mais peu importe, rien ne parvenait plus à briser la glace. Las d’essayer de la faire sourire je me déguisais de sa mauvaise humeur et j’attendis. Il ne se passa rien, sinon que peu à peu nos regards se recroisèrent pour finalement ne plus se quitter pendant deux heures, sans une parole, au milieu d’un bar qui ne fut pas dupe. Enfin dehors, nous nous sommes embrassés follement, sans pudeur et dans le froid, en marchant, en courant, jusqu’à chez elle, avec des yeux d’amants impatients. Et on fit l’amour.

Je ne voudrais pas faire croire, à cause d’un récit partiel, qu’on ne sut pas s’aimer simplement malgré notre passion, passion qui aurait pu nous dévorer. On doit toujours savoir pourquoi on s’aime. Aussi, les beaux jours revenus, nous avons souvent contemplé le soleil couchant, enlacés comme des enfants heureux au centre du monde, et chacun avait pour l’autre une attention délicate ou un geste de pure tendresse, comme lorsque je battais des cils sur sa joue. Un peu plus tard, au cœur de l’été, nous avons embarqué pour la Méditerranée, un peu inquiet de passer autant de temps ensemble, mais ces quinze jours furent merveilleux et encore aujourd’hui je ne peux les évoquer sans émotions. Au retour des vacances, le destin lui envoya le pire des émissaires, lorsqu’un banal contrôle médical fit surgir la mort, hideuse, au milieu de nos vies et de nos rêves. La voyant sortir accompagnée du médecin, en pleurs, j’appris qu’elle était atteinte d’un cancer foudroyant.

Je ne vais pas maintenant décrire ce que la pudeur des mots rend ineffable. Mais il est temps que je dise ce que je conçus ce jour-là pour la sauver des griffes du néant et, peut-être, lui offrir une deuxième vie… Je veux que tu dises lecteur, autour de toi, je veux que tu l’écrives également dans les livres, sur les murs, que tu l’annonces, que tu proclames que Sophie et son amant ne connurent pas d’obstacle à leur amour, qu’ils surent s’aimer de toutes les façons et cela sans artifice. Qu’ils n’eurent pas de morales à transgresser, que personne ne leur mis de barrière, qu’aucun événement extérieur ne vint les gêner. Non, ils n’eurent pas tout ça. Je ne demande qu’une chose, lecteur : offre la postérité à cette femme dont le souvenir vivra des siècles, des millénaires, pour ne plus jamais s’éteindre dans les mémoires. Alors, si tu ne sais pas quoi dire un matin, raconte cette histoire ; si tu vois des livres brûler, sauve nos pages des flammes. Quant tu voyageras loin n’emmènes qu’elles et inscris les sur ce que tu jugeras bon. Et si tu rencontres des êtres inconnus, témoigne de cette histoire pour qu’eux aussi en perpétuent la mémoire jusqu’au jour magnifique où le miracle surviendra.

Avant de connaître ce miracle, sache encore ceci lecteur : moi, son amant, je ne demande pas à être sauvé - la vie ne me fut pas injuste - mais je veux que ma bien-aimée connaisse la vieillesse car cela sied à celle qui a tant donné d’amour. Voici mon espérance : qu’un jour, au seuil de l’Eternité, mon histoire parvienne à une civilisation généreuse dont les êtres miraculeux maîtriseraient les rouages du Temps. Dis-leur bien qu’il exista un jour où une femme fut tellement aimée de son amant, qu’il appela à l’aide à travers les Âges avec le fol espoir d’être exaucé. Qu’il imagina qu’un ange du bout du temps viendrait la chercher au seuil de la mort et l’emmènerait pour la rendre heureuse. »

 
 

C’est beau. Sûr qu’il devait être très accroché pour écrire une chose pareille. Quelques temps avant ça m’aurait paru impossible qu’une femme puisse nous faire cogiter à ce point. Nous, les hommes. A croire que la sagesse vient avec la mort… C’est surtout la fin qui m’a plu, cet espoir qui semble se dessiner dans les dernières lignes, sa bien-aimée sauvée par les inventeurs de la machine à remonter le temps. Je me suis dis tout suite : pourquoi réserver cette invention à une seule personne ? On pourrait l’étendre à l’humanité entière… En voilà de quoi donner un sens à la vie, au progrès, à l’Histoire ! L’humanité se sauverait par ses propres moyens, construirait un monde meilleur et ramènerait du passé ceux qui étaient morts, sans exception. Le paradis à portée de l’Homme.

Pendant quelques jours cette idée fut une véritable obsession. Je pensais avoir trouvé une solution pour mettre un terme à notre tragédie. Deux obstacles se révélèrent insurmontables cependant : d’abord j’étais mort, ce qui m’empêchait de communiquer la bonne nouvelle aux autres ; ensuite ma situation actuelle n’avait, de près ou de loin, aucun rapport avec cette utopie. Peu importe. L’aspect fondamental de cette idée, c’est qu’elle nous donne de bonnes raisons d’espérer que le génie humain viendra un jour à bout de nos souffrances et de nos craintes. Nous pouvons raisonnablement compter sur nous-mêmes, mais cela veut dire aussi que nous pouvons échouer, nous autodétruire, nous égarer, en un mot continuer à aller à la messe…

Après cette révélation, la nuit se fit plus profonde. Je continuais certes à me répandre, mes atomes poursuivant leur rôle d’éclaireur, mais le cœur n’y était plus, j’étais las de tout savoir, car je savais tout… sauf l’essentiel. J’avais toujours un œil sur la vie de mes deux potes, qu’ils menaient de bon cœur, mangeant, buvant et voyageant. Didier ne m’oubliait jamais complètement, il culpabilisait de m’avoir entraîner à Amsterdam. Christophe lui répétait que ce n’était la faute de personne, et de temps en temps, ils venaient tous les deux me rendre un petit hommage en pissant du haut des remparts du Guirbaden. Ça me rappelait les conneries de ma jeunesse… Car les années passaient, même pour moi ; assez curieusement je sentais que j’évoluais vers des niveaux de perception plus élevés. Je m’explique : un jour je fus frappé par un flux de particules en provenance d’un turbulent quasar qui semait la confusion au centre de la Galaxie. D’habitude je n’aurais prêté aucune attention à ce genre de phénomènes mais cette fois le flux était chargé d’une étrange vibration. Je ne pouvais pas encore mettre un mot dessus, mais il était évident que je n’avais jamais rien ressenti d’équivalent. Je ne saisissais que des images fugitives, un peu comme si j’avais perçu le rêve d’un autre ; mais les images se firent de plus en plus précises, je voyais des planètes qui ne pouvaient être la Terre, des hommes qui ne nous ressemblaient plus, des technologies éblouissantes. Je voyais le futur. Aux alentours de 2400. Le monde construit par l’humanité semblait heureux, les guerres n’avaient plus cours. Soudain, la silhouette de la cathédrale m’apparut. Cela me mit du baume au cœur de voir qu’elle était toujours debout, au vingt-cinquième siècle, aussi belle qu’au premier jour. Mais la ville semblait vide, privée de tous ses habitants. Seule une machine énorme se trouvait à la périphérie. Ce n’est pas un abus de langage de dire que cette machine était énorme, elle était plus haute que tout ce que j’aurais pu imaginer d’une construction humaine, son sommet atteignant trois kilomètres d’altitude. Strasbourg semblait à flanc de montagne. La machine était équipée de broyeuses démentielles, de plusieurs centaines de mètres de diamètre chacune et tout le reste était à l’avenant. Une catastrophe se préparait. Ce que des hommes avaient mis tant d’énergies et de passion à édifier semblait sur le point de disparaître. La machine s’avançait depuis le nord de la ville dans un vacarme assourdissant, laissant derrière elle des centaines de kilomètres annihilés. A l’évidence, Strasbourg vivait ses derniers instants. La cathédrale fut aussi facilement broyée qu’une libellule par une tondeuse. Le passage de la machine aplanissait tout, lissait tout, de notre passé ne restait plus que du sable… Elle continua sa course sans s’arrêter en direction du sud, rasant Colmar puis Mulhouse. Aucun signe n’était visible sur les flancs métalliques de la machine. L’entreprise de destruction se voulait anonyme, entreprise qui ne se limitait nullement à l’Alsace, bien au contraire, des centaines de machines labouraient sans relâche la Terre en suivant les méridiens, alignées les unes à côtés des autres comme le font les tracteurs dans les vastes domaines agricoles. Tout était détruit, broyé, lissé. Les villes, les vallées, les montagnes, rien ne leur résistait, ni même les ralentissait, notre planète devenait une sphère parfaite.

Je savais qui était responsable. Nous le savons tous. Il s’agit toujours des mêmes. Il s'agit des ces hommes qui veulent que le monde se plie à leur volonté. Que le monde soit calqué sur l'idée qu'ils se font de la perfection. Mais nous n'avons pas la recette de la perfection, car la perfection entre en conflit avec l'idée que nous avons de la liberté : on ne peut créer un monde parfait, c'est-à-dire un monde ultra-normé, avec des hommes libres, avec des hommes qui ont la possibilité de transgresser cette norme. Créer un monde parfait, c'est se lancer dans une entreprise totalitaire, une entreprise d'uniformisation qui a porté différents noms dans l'histoire de l'humanité. Chaque fois le monstre réapparaît, l'idée semble neuve et suscite de l'espoir : au XXVe siècle le monde devait être trop heureux, c'est dur de savoir, mais certains trouvèrent qu'on célébrait le passé, la mémoire, tout devenait patrimoine, la moindre parcelle d'univers avait quelque chose de sacré, on ne pouvait plus construire. Exagération sans aucun doute. Mais il germa cette idée qu'il fallait tout recommencer à zéro. Ce groupe d'hommes, groupe que nous appellerons la secte de l'Oubli par commodité, imagina d'abord de détruire l'ensemble du savoir, savoir qui se trouvait depuis longtemps numérisé dans différentes bases de données. Mais ceci ne leur paru pas suffisant : rien ne devait subsister, pas même le relief. Alors ils prirent le pouvoir pour arriver à leur but. On ne sut jamais qui ils étaient, ni comment ils avaient réussi : le fait est qu'un siècle plus tard ils furent battus mais que tout avait disparu. Ce lien que nous avions patiemment maintenu depuis l'invention de l'écriture était rompu. L'humanité dut se reconstruire à partir de rien. Certes, ici ou là, on retrouvait des bribes d'informations, des indices, qui suggérèrent aux survivants qu'il y avait eu avant eux quelque chose d'important. 

Le flux de particules continuait de me dévoiler le futur, ce qui me permit de voir ce qui se passa le millénaire suivant. L'humanité s'était reconstruite, avait su retrouver le chemin de la Raison, la science renaissait, notamment une forme d'histoire ou plutôt d'archéologie (car il ne restait plus rien de nous, si ce n'est des traces) et qui cherchait, assez vainement on doit le dire, à reconstituer le passé. Je pus lire un texte qui parlait du XXe siècle et, malheureusement, rempli de contre sens. C’est ce qui me frappa le plus : j’étais moins intéressé par le futur que par le compte rendu qu’il faisait du passé, de notre histoire, de nos actions. Nous avions disparu de la mémoire des hommes. Cela me rappela l'angoisse que j'éprouvai un jour en lisant les Vies des douze Césars de Suétone, un auteur latin né en 70 apr. J.-C. Dans cet ouvrage, qui nous est parvenu quasiment en entier, Suétone écrit la biographie des Césars, c'est-à-dire des douze empereurs qui ont dirigé Rome depuis Jules César à Domitien. Voilà comment Suétone décrit Jules César dans son ouvrage : «  Il avait dit-on, une haute stature, le teint blanc, les membres bien faits, le visage un peu trop plein 107 […]. » Naturellement je me référais à la fin de l'ouvrage pour lire la note 107 et connaître le commentaire de l’éditeur : « Ce trait est en contradiction avec l'image de César que nous révèlent ses statues ». C'est à première vue un détail, puisqu'il s'agit de la description d'un homme et que cette information n'est pas vital pour la connaissance de l'histoire romaine, pourtant, c'est très grave, car il est inexplicable que Suétone, un auteur cultivé et familier de Rome, ait pu commettre un telle erreur. Cela jette une suspicion sur son ouvrage. Il n'a pas pu ne pas voir les statues de Jules César ou s'être renseigné sur sa physionomie ou alors les statues sont fausses. Ou peut-être est-ce l'erreur d'un copiste ? On ne saura jamais. Ce problème en fait surgir immédiatement un autre, plus grave : Jules César a-t-il existé ? Cette question n'est pas purement théorique. Nous savons que Jules César a existé parce qu'un nombre important de sources historiques et archéologiques témoigne de son existence passée. C'est une bonne raison, donc. Mais on ne peut s'empêcher de douter parfois, d'avoir cette angoisse que tout le matériel dont nous disposons nous décrit une réalité qui n'a peut-être jamais été. Que des erreurs se soient glissées partout. D'ailleurs je me suis permis plus haut d'écrire une grossière approximation en sous-entendant que Jules César fut empereur. Ce qui n'est pas exacte. Jules César ne fut jamais empereur au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Et de là à imaginer que mon texte sera utilisé un jour pour écrire l’histoire romaine… J’en rougis de honte ou de plaisir.

Une autre inquiétude peut aussi apparaître : que restera-t-il de nous ? Ce qui reste de nous au quatrième millénaire est négligeable, principalement contenu dans un texte rédigé peu d’années avant le passage de la secte de l’Oubli, au XXVe siècle. Une femme a écrit ce texte, mais ce n’est pas un livre d’histoire, non, simplement le récit de sa vie quotidienne et de quelques évènements sans importance. Un journal intime en somme. C'est une manière de réaliser que le point de vue est essentiel en histoire : d’abord le point de vue de l'auteur du journal intime qui écrit sans savoir que son texte sera un jour une telle référence, le point de vue de l'archéologue du quatrième millénaire qui a écrit la préface et qui considère le texte comme un témoignage exceptionnel. Mon point de vue enfin… Ce texte s'intitule Fragments : comme beaucoup de textes il n'a pas pu traverser le temps sans blessure.

Par Enok - Publié dans : troisnuits
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