Partager l'article ! Trois nuits (suite): Certains ne connaissent pas leur c ...

Certains ne connaissent pas leur chance. Une histoire d’amour. A New York. J’étais mort sans en avoir vécu une seule. C’est vrai que celle-ci se termine mal, mais les miennes commençaient mal… Par ailleurs je ne crois pas qu’il ait vécu ce qu’il prétend, qu’il ait vraiment rencontré une autre femme ce jour-là. Cette femme, Camille, n’était pas une autre, ce serait presque trop simple, c’était elle le soir du rendez-vous, mais sous un autre jour. Et son amant ne lui a écrit cette lettre élégante que pour lui faire ce vif reproche : « Qu’est devenu la femme qui m’aimait ? Est-elle morte ? Est-elle une autre pour ne plus m’aimer comme avant ? » C’est le lot de beaucoup d’histoires d’amour. De toutes les histoires d’amour.
Je me suis longtemps demandé pourquoi un sentiment si fort pouvait être si fragile. Il paraît que ça vient de l’inconscient. Ou des hormones. Ou ni l’un ni l’autre, car je l’avoue, malgré mon état il m’arrivait d’en pincer pour certaines demoiselles qui me marchait dessus, du moins l’atome qui me servait d’éclaireur. A force de vivre l’amour des autres, mes goûts s’étaient précisés, raffinés, je devenais romantique. Si. Hormis mon décès, ce fut la chose qui m’étonna le plus. J’appréciais désormais la grâce d’une silhouette, le timbre d’une voix, l’originalité d’un visage. Ce n’est pas tout. Un jour je voulus tomber amoureux. Et je voulus qu’on m’aime, qu’on me trouve unique, en dépit de ma mort, en dépit de ma multitude… Mais comment faire ? Je ne pouvais communiquer avec les vivants et n’avais rien à offrir, si ce n’est de l’amour. A la fois peu et beaucoup, donc. La pluie se mis à tomber, à grosses gouttes, chargées des nouvelles du ciel : des parapluies s’ouvrirent dans la rue. Sur le sol, les gouttes rebondissaient comme de minuscules billes, éclaboussant les passants à revers, puis un bruit résonna, très différent : celui que feraient des talons aiguilles. Une brune insolente avançait depuis le haut de la rue et fonçait droit sur moi, avec une démarche fatale. La décrire plus en détails serait pire qu’inutile, ce serait la jeter en pâture aux goûts changeants des individus et des époques. Qu’il me suffise de dire qu’elle était belle pour l’éternité que durèrent ces instants, ces quelques dizaines de mètres qu’elle parcourut comme peu de femmes, j’en suis sûr, sont capable de le faire. Elle m’écrasa de son talon droit. Ce moment dura une demi seconde. Pour une horloge du moins, mais ni pour elle ni pour moi.
J’avais ralenti le temps. Moi, simple atome. Par amour en plus. Mais pour plaire je ne valais plus les autre hommes, je ne pouvais plus que rêver notre histoire et la faire partager. Cette femme voudrait-elle seulement de mon rêve ? Je risquais d’être éconduit… Alors ce rêve je le façonnais autant que possible, prenant le parti de lui dire qui j’étais, combien j’avais été ignoble, mais aussi combien je n’avais jamais perdu espoir, l’ayant attendu toute ma vie, jusqu’à ce jour où il ne m’était permis de l’aimer que depuis le royaume des morts. Mais elle n’entendit rien. Nos univers ne communiquaient pas. Cependant, l’amour n’est-il pas plus fort que la mort ? Mobilisant une énergie considérable je pus émettre une particule chargée de mon rêve qui aussitôt irradia tout son être. Dans un soupir elle prononça mon nom. Rien que mon nom. Puis le temps reprit son cours normal, nous séparant pour toujours. Ce fut mon histoire d’amour.
Mais je n’eus pas le temps de savourer ce moment : un homme à la démarche précipitée me marcha dessus et m’emmena avec lui, emprisonné sous sa chaussure. Un évènement grave se préparait. Son père, mourrant, le demandait. Une ultime chose à lui dire. Une chose de la plus haute importance. Il hâta encore le pas.
Denis Klein n’était pas très proche de son père, François Klein, ancien professeur de philo au Lycée Fustel de Coulanges, à Fustel comme on dit, un bâtiment du XVIIIème siècle, style régence, collé à la cathédrale. Il y avait terminé sa carrière à 60 ans en 1992. Son plus mauvais élève avait été son fils, invariablement attiré par tout ce qu’on trouve au rayon « ésotérisme » des grandes librairies : la parapsychologie, le New Age, les mystères de l’Egypte antique, les Roses Croix, la Kabbale… Ça ne l’avait pas empêché de devenir médecin, d’avoir une femme et des enfants. Il cherchait seulement une réponse, une vérité cachée, une raison d’espérer. Il ne voulait pas du doute paternel, trop angoissant et inefficace quant il s’agit de réconforter un malade qui se sait condamné. Denis avait vu la mort de trop près. Récemment il pensait avoir enfin trouvé sa famille spirituel : le bouddhisme. A chaque fois il commettait l’erreur d’en parler à son père et la réponse prenait toujours la même forme, la critique : il l’accusait de céder à la mode et lui parlait de ces éminents précurseurs, certaines stars hollywoodiennes… Denis ne capitulait pas :
- Tu verras, rétorquait-il, quand tu seras proche de la fin, tu te poseras enfin les vraies questions. Aujourd’hui tu es en bonne santé, alors tu peux dire que tu sais que tu ne sais rien… Je les vois arriver les agnostiques dans mon cabinet, aussi arrogants que toi, jusqu’à ce qu’on leur annonce qu’ils ont un cancer en phase terminale : ils se précipitent à l’église…
- Voilà les fondements de tes croyances ! répondait son père. La peur. Voilà tout ce qui te motive… Moi aussi j’ai peur de mourir. Moi aussi je me pose mille questions. Bien sûr qu’au dernier moment je risque de flancher, de me renier, trois fois même...
Denis ne remarqua pas l’allusion. Son père poursuivi son envolée :
- Avoir peur de mourir ne me donne pas le moindre indice sur ce qu’il faut croire. S’il n’y avait qu’une religion, ave un dogme bien établi, pourquoi pas. Je serais troublé. Mais ce n’est pas le cas. On ne sait que choisir. Tous prétendent détenir la vérité, alors comment choisir, sur quel critère ? Dis-moi comment choisir entre le christianisme et l’islam, entre le bouddhisme et le judaïsme, entre le chamanisme et la réincarnation. Les choix sont innombrables et ton parcours me donne raison : à chaque fois tu prétends avoir trouvé et quelques mois ou années plus tard… Aurais-je dû te suivre à chaque étape ? Le plus agaçant, c’est que mes objections non rien d’originale, j’ai tout pris chez les sceptiques grecs… Lis-les !
- La différence entre toi et moi, c’est que tu as renoncé à chercher. Je cherche une réponse. Je ne perds pas espoir. Tu as perdu l’espoir, c’est ce qui nous rendait tristes maman et moi…
La femme de François Klein était enseignante également. Elle ne s’était jamais tout à fait remise d’un voyage en Inde au milieu des années 60. Elle méditait parfois des heures. Elle se soignait avec des plantes, mangeait rarement de la viande. Au début des années 90, elle apprit qu’elle était atteinte d’un cancer des poumons dû à la consommation régulière d’une variété de solanacée, plante médicinale utilisée fréquemment aux Antilles, plus connue en France sous le nom de tabac. Malgré son aversion peu commune pour la médecine occidentale « qui ne soigne que les symptômes », elle suivit scrupuleusement le traitement qu’on lui avait prescrit ; elle mourut en quelques mois malgré tout. La raison est parfois impuissante… Son mari fut particulièrement marqué par son décès mais, comme il le faisait remarquer à chaque fois à son fils, ce ne fut pas une raison suffisante pour qu’il bascule dans la religion. Au contraire.En marchant en direction de la rue du Faisan, Denis se rappelait ces conversations sans fin avec son père. Elles étaient devenues rares depuis quelques temps. La maladie le frappait à son tour, un cancer. Sa force moral frappait son fils auquel il répétait inlassablement : « Je sais que je ne sais rien ». Curieusement, depuis quelques semaines, alors que son état s’aggravait, il semblait de plus en plus s’afférer. Denis essayait de le raisonner en lui disant que dans son état il ne faisait qu’accélérer l’échéance. Mais il ne l’entendait pas. Lors de leur dernière entrevue son père lui avait soudain déclaré en sortant de son sommeil : « Les temps sont proches ». Il n’avait pas voulu s’expliquer davantage. Puis ce soir il y avait eu cet appel téléphonique à son cabinet médical, l'infirmière le pressant de venir au plus vite car son père, sur le point de mourir, voulait lui dire une ultime chose. Il avait prié ses patients de l'excuser, expliquant qu'une affaire urgente l'obligeait à sortir et il s'était précipité dans la rue. C'est là qu'il m’avait marché dessus…
Quand il vit son père, allongé sur son lit, quasiment immobile, il sut que c'était pour ce soir. L'infirmière les laissa tous les deux, précisant qu'elle patienterait dans le salon à côté. Son père ne semblait pas effrayé, il avait le visage grave. D'une voie traînante il lui dit :
- Denis, vérifie que la porte de ma chambre est bien fermée et que l'infirmière ne peut nous entendre.
- Pardon ? Pourquoi, que veux-tu me dire ?
- Les temps sont proches, mon fils. Ne discute pas. Fais ce que j'ordonne !
Il prononça cette dernière phrase avec une telle autorité que Denis s'exécuta immédiatement. Il vérifia que l'infirmière se trouvait à bonne distance et ferma soigneusement la porte de la chambre. Il retourna auprès du mourrant :
- Que voulais-tu me dire de si important ?
- As-tu déjà entendu parler de Julien l'Apostat ?
- C'était un empereur romain, non ?
- Oui. Le dernier qui fut digne de porter ce titre. Le dernier à avoir tenter de sauver l'Antiquité du christianisme. Les forces me manquent pour te parler de lui ; tu trouveras facilement sa biographie dans les livres d'histoire. Mais tu ne trouveras pas ce que je vais te dire maintenant. Ce que je vais te dire est un secret vieux de plus de seize siècles. J'en suis le gardien. Je suis le Gardien des Livres.
Denis retenait son souffle. Que voulait dire son père ? Instantanément toute cette littérature qu'il dévorait depuis des années lui revint à la mémoire, tous ces prétendus mystères, ces secrets, ces trésors que des auteurs mythomanes affirmaient avoir dévoilé. Mais jamais il n'avait entendu parler du Gardien des Livres… Pourtant, son père semblait tout à fait sain d’esprit. Il continua :
- Julien n'était pas encore empereur qu'il dut lutter contre les barbares qui franchissait le Rhin, aux environs de Strasbourg, Argentorate à cette époque. Les romains y avaient construit un camp pour surveiller la frontière et c'est ce camp qui est à l'origine de notre ville. Il correspond aujourd'hui plus ou moins au quartier de la cathédrale. C'est ici que Julien…
Denis voyait que son père puisait dans ses dernières forces pour lui faire ce récit. Il semblait devoir perdre connaissance à tout moment, chaque seconde comptait. Sa voix était presque inaudible :
- C'est ici que Julien a caché les Livres. Je ne peux t'expliquer les choses en détails mais sache que l'essentiel du savoir antique s'y trouve, notamment les œuvres ésotériques de Platon. Profondément enfoui sous terre, dans une bibliothèque de roche, ce savoir est protégé depuis presque deux millénaires. Il te revient désormais de prendre en charge ce patrimoine.
- Mais, l'interrompit Denis, pourquoi moi ? Je te fais rire depuis des années avec mes lectures, je…
- Tu as raison. Tu n'es pas le candidat idéal. Ce n'est pas toi que j'avais choisi pour me succéder. Mais j'ai appris une terrible nouvelle il y a à peine une heure, le nouveau Gardien des Livres a été découvert, j'ignore comment, mais ils savent qui il est. Par chance il a pu me prévenir juste avant de se donner la mort.
- Il s'est suicidé ?!
- Bien sûr ! La mort n'est rien comparée au tourment de la Secrète Inquisition. Mais ne m'interrompt plus désormais. Je vais mourir… La Secrète Inquisition est l'institution la plus clandestine de l'Eglise ; elle nous pourchasse depuis mille ans, depuis que l'un des nôtres a parlé durant son sommeil. Elle sait que nous savons. Elle sait que nous détenons la correspondance mutilée de Ponce Pilate, proconsul de Judée, qui lève tous les doutes sur la véritable identité de Jésus, victime inconsciente de Paul de Tarse. Voilà ta mission mon fils. Tu ne pourras sauver les livres, mais tu dois sauver cette correspondance, pour le bien de l'humanité… Il te faut…
Denis voyait son père lutter désespérément contre l'issue funeste, mais paradoxalement il semblait encore animé d'une détermination surhumaine. Une ultime phrase parvint encore à se faufiler entre ses lèvres desséchées :
-Derrière les tables de la synagogue aveuglée...
Il ne put continuer, la mort lui coupant la parole. Denis regardait le corps soudain inerte de son père. Il était tout à la fois triste, terrorisé et stupéfait. L'espace autour de lui semblait déjà grouillant de conspirateurs, l'infirmière elle-même devenait suspecte, il ne pouvait plus se fier à quiconque. En quelques phrases sa vie venait de basculer de l’autre côté du miroir, de ce côté où l’on devient soi-même un acteur du mystère. Il regarda encore son père, ce père qui ne l’avait jamais vraiment respecté, qui avait toujours été condescendant. Ils ne s’étaient pour ainsi dire jamais rencontrés et il lui fallait faire le deuil de cet inconnu, le deuil d’un homme appartenant tout entier à une cause, le deuil du Gardien des Livres...
Denis était complètement désorienté. Il essaya de se représenter la mission qui reposait désormais sur ces épaules : depuis le IVe siècle, des hommes avaient consacré leur vie à protéger la Raison des attaques de la foi, génération après génération ils avaient protéger un patrimoine. Ce n’était donc pas un hasard si son père avait étudié la philosophie ; ce n’était pas un hasard non plus si pendant toutes ces années il avait essayé d’inculquer la Raison à son fils, en vain. Peut-être aurait-il souhaité faire de Denis son successeur ? Mais au bout du compte il avait dû en choisir un autre, plus digne de cette tâche… Denis comprenait maintenant quel fossé avait pu se creuser entre eux et il était bien décidé à le combler désormais. Mais pour l’instant il lui fallait agir vite. Il appela l’infirmière et lui demanda de prévenir l’hôpital. Elle lui présenta d’abord ses plus professionnelles condoléances puis saisit le combiné. Alors qu’elle composait le numéro de téléphone, il cédait progressivement à la paranoïa, l’imaginant prévenant un mystérieux interlocuteur, un complice à la solde de la Secrète Inquisition. Pourtant, rien ne permettait de soupçonner cette infirmière banale, au contraire, elle faisait son travail consciencieusement sans la moindre hésitation. « Justement, pensa Denis Klein, tout me semble trop normal ».
De retour chez lui, il dut régler un autre problème : faire accepter à sa famille qu’il avait besoin de s’isoler dans son bureau. Cela ne lui ressemblait pas. C’était pourtant un impératif absolu : il ne voulait pas perdre un instant pour comprendre la dernière phrase de son père : « Derrière les tables de la synagogue aveuglée ». L’indice était mince. Pourquoi tant d’imprécision ? Pourquoi cette formulation énigmatique ? Pourquoi une synagogue ?! Parce qu’il était évident que la synagogue de Strasbourg, d’une construction moderne, située avenue de la Paix à la périphérie du centre ville, ne pouvait cacher une entrée secrète. La bibliothèque de Julien l’Apostat ne pouvait se trouver que dans le sous-sol de l’ancien camp romain et accessible depuis un très ancien édifice. Partant de là, Denis pensa naturellement à la cathédrale, un passage dissimulé dans la crypte par exemple. Mais la première étape semblait passer par la synagogue : le plus urgent était de pouvoir y pénétrer et de l'inspecter, et notamment derrière « les tables ». Un détail était encore plus curieux que tout le reste. Que signifiait le qualificatif « aveuglée » ? Que venait faire cette appréciation dans la bouche de son père qui semblait reprendre la rengaine chrétienne sur les Juifs et leur prétendu aveuglement au message de Jésus ? Il n’y avait qu’un seul moyen pour le savoir : se rendre sur place.
Sa première impulsion fut de pénétrer l’édifice par effraction, la nuit même. Très mauvaise idée qu'il abandonna immédiatement : la synagogue est un des lieux les plus surveillés de Strasbourg, notamment par tout un système de caméra. Et il y avait beaucoup plus simple en réalité, c'est-à-dire suivre une banale visite guidée, ne serait-ce que pour découvrir les lieux. Il alluma son ordinateur. Il était deux heures du matin. Il fallait commencer par le plus facile, utiliser internet, trouver les horaires des visites à partir d'un moteur de recherche. C'était la meilleure méthode, il en était sûr, et surtout ne pas se laisser entraîner par l'enjeu, garder son sang-froid, avec la Raison pour seule guide. Il entra les mots-clés suivant : strasbourg synagogue visite. Le résultat s'afficha sur son écran et il le parcouru rapidement des yeux à la recherche de la moindre occurrence ; une phrase attira son regard plus que les autres. On pouvait lire : « … A la cathédrale de Strasbourg, les figures de l'Eglise et de la Synagogue, celles du Pilier … »
Le site en question était consacré à la cathédrale de Strasbourg, aucun rapport avec la synagogue donc. Mais loin de le décourager cela lui sembla plutôt une très intéressante coïncidence. La suite devait lui montrer que son intuition était la bonne. A gauche de l'écran en effet, il pouvait voir la photographie d'une belle statue du XIIIe siècle, un chef d'œuvre de la sculpture gothique, décorant le portail du transept sud : une femme élancée, les cheveux longs, tenait dans sa main droite une lance brisée et dans sa main gauche les Tables de la loi, comme si elle allait les lâcher. Le plus saisissant n'était pas là cependant : les yeux de cette femme était bandées et sous le tissu Denis devinait les paupières fermées, virtuosité assez rares chez un sculpteur de cette période. « C'est étrange, pensa Denis, que la plus belle statue de la cathédrale représente en fait la Synagogue aveuglée, allégorie du peuple juif ignorant le message de son dieu… » Il savait donc où chercher à présent : ne voulant perdre aucune seconde, il se leva comme en sursaut, pris sa veste, une lampe de poche et n'oublia pas de prévenir sa femme qu'il avait besoin de prendre l'air pendant une demi-heure. A nouveau il parcouru les rues du centre ville, le pas décidé, en direction de la cathédrale.
En marchant, il fut pris d'une violente attaque de paranoïa, se sentant soudain menacé par des forces obscures et les rares personnes qu'ils croisaient lui semblaient autant d'ennemis potentiels. L'un d'eux s'approcha pour lui demander une cigarette. Il l'écarta sans ménagement. Encore quelques minutes et il serait sur place. Durant ce court moment il prit le temps de repenser à son père, à sa carrière, au fait que l'entrée du lycée Fustel de Coulanges n'était qu'à une vingtaine de mètres de la statue. Il s'imagina cette vie entière passée à veiller un trésor maudit, sans pouvoir se confier à sa famille, tremblant à chaque instant que la Secrète Inquisition ne le démasque.
A peine arrivé sur les lieux que se posait déjà un problème : la statue était perchée deux ou trois mètres au-dessus du sol, juste assez pour qu’on ne puisse l’atteindre. Une sage précaution des architectes. Avec l’intrépidité que cause l’impatience, Denis tenta d’escalader les minces colonnes, sans succès. Il se sentait ridicule. Il aurait dû prévoir ce contretemps, venir avec une échelle ou un escabeau, mais il s’était précipité au risque de tout faire échouer. Sur le côté il aperçu un vélo cadenassé mais qui n’était pas accroché. Ce fut sa chance. Il le plaça contre la colonne, posa un premier pied sur le pédalier, le deuxième sur le cadre et réussit enfin à atteindre le socle de la statue. Se hissant tant bien que mal à sa hauteur, il s’accrocha à elle pour ne pas tomber. Cette soudaine intimité avec cette femme de pierre le troubla quelques instants : elle semblait en vie, en vie sous la pierre. Ce fut très fugitif : des cris se faisaient entendre depuis la place de la cathédrale. Un groupe de jeunes semblait se rapprocher, puis tourna en direction de la place Gutenberg. Fausse alerte.
Mais cela le poussa à se hâter, il prit la lampe de poche et inspecta le rectangle de pierre que tenait la statue et qui symbolisait les Tables de la loi. Il n’y avait rien. Rien de gravé sur la pierre, rien de collé, rien. Il essaya de bouger le bras de la statue en espérant actionner un quelconque mécanisme comme l’ouverture d’une trappe ou l’apparition d‘un objet. Rien. Il ne voulait pas abandonner, prenant toujours plus de risque, oubliant le monde extérieur. Une voix l’interpella, à quelques mètres de lui, une jeune femme : « Ça va bien monsieur ? Que faites-vous là-haut ? C‘est dangereux. Vous cherchez quelque chose ? » La situation devenait grotesque. Il fit tout son possible pour ne pas perdre sa constance, en essayant de lui faire croire qu’il voulait voir la statue de plus près et que maintenant il allait descendre. Une fois en bas il se crut obligé de rajouter :
- Je n’étais pas en train de la vandaliser évidemment. Mais je comprends votre inquiétude, j’aurais fait la même chose à votre place. Je vous laisse, je vais rentrer maintenant.
- Je peux reprendre mon vélo alors ? », suggéra-t-elle malicieusement. « Je vous donne juste un conseil avant de partir : si vous voulez voir cette statue de près, allez plutôt en face au musée de l’Oeuvre Notre-Dame, parce que ce soir vous avez pris des risques pour n’admirer qu’une simple copie. Bonne nuit monsieur. »
Elle partit aussitôt. Il bredouilla un « au revoir » sans conviction puis rentra chez lui, penaud. Il aurait pu la soupçonner de faire parti du complot, mais il choisit de lui faire confiance même si le hasard était plutôt curieux. Demain il irait au musée pour voir la sculpture originale.
Il mit la nuit à profit pour se renseigner sur la sculpture médiévale, la cathédrale de Strasbourg, les horaires du musée, les visites guidées mais aussi l’histoire ancienne et plus particulièrement la vie de Julien l’Apostat. Peu à peu, il pris conscience de la rupture que fut la fin de l’Antiquité, la rupture avec le rationalisme grec, la rupture avec une certaine liberté de penser. Le Moyen-âge fut une longue nuit. Malgré toutes les tentatives faites pour le réhabiliter il n’en demeure pas moins qu’il fut une longue nuit, une nuit de mille ans. Cela semble inouï que l’humanité ait pu régresser à ce point. C’est effrayant. Denis repensa à toutes ces années qu’il avait perdu à courir après des chimères, participant à un recul plus global de la Raison, sans jamais écouter son père. Il ne le réalisait que maintenant, que trop tard. En lui, c’est vrai, il y avait une question que partage tous les êtres humains : « Quel est le sens de ma vie ? ». Cette question se combine à une autre qu’on peut considérer comme équivalente : « Est-ce que je vais mourir ? » Ces deux questions sont légitimes. Seules les réponses ne le sont pas au sens kantien du terme. Non qu’il soit illégitime de tenter de répondre, au contraire. Mais il n’est pas légitime de prétendre qu’on a répondu. Et ceci n’est pas une simple nuance, c’est un fossé, un gouffre. C’est un peu la différence qu’il y a entre les régimes totalitaires et la démocratie. Une véritable différence de nature. Il était huit heures du matin. La femme et les enfants de Denis se réveillaient. Aujourd’hui il saurait.
Le musée de l'œuvre Notre-Dame n’ouvrait qu’à onze heures. Denis était arrivé en avance pour être sûr de pouvoir entrer le premier et être dérangé le moins possible lorsqu’il examinerait la statue. Par une fenêtre du bâtiment il aperçut la jeune femme de la veille ; il pensa : « Méfie-toi de tout le monde. Elle peut faire partie de la Secrète Inquisition. C’est elle qui m’a envoyé ici. Prudence. Tu es peut-être attendu. » Mais la jeune femme ne faisait que traverser la place. Juste une coïncidence.
Il trouva facilement la statue de la Synagogue, placée contre un mur du musée, dans une grande salle : sa lance n’était pas complète, mais les Tables de la loi était en excellent état. Il vérifia que personne ne l’observait, puis il inspecta l'arrière des Tables. Il n’y avait rien d’inscrit de particulier, mais en passant sa main il sentit un relief suspect, pas plus gros qu’une pièce de monnaie. Quelque chose était collée, c’était l’évidence, et cette chose était camouflée grossièrement avec un enduit couleur de pierre. Il sortit un couteau de poche pour décoller l’objet. Il le prit sans le regarder et se dirigea lentement vers la sortie, impatient. Il avait l’impression que des dizaines d’yeux le suivaient partout, c’était insoutenable. Une fois dehors il put enfin regarder ce qu’il n’avait pas cessé de tâter dans sa poche. Dans la main, il avait une chose incroyable ou disons plutôt qu’il avait tout imaginé sauf ça : une carte SIM.
Par chance il avait son téléphone portable sur lui. Il mit la carte SIM qu’il venait de trouver à la place de la sienne. Puis il compris qu’il lui manquait une chose essentiel : le code. Le téléphone lui demandait le « code PIN ». Il avait une chance sur dix milles. Autant dire qu’il valait mieux réfléchir un peu avant. Pourquoi son père ne lui avait-il pas dit le code la nuit de sa mort ? C’était idiot, à moins qu’il lui ait transmis sans le dire, dans le courant de la conversation, et qu’il espérait qu’il s’en souvienne. Non, c’était idiot aussi. Il y avait une autre solution. S’il ne lui avait pas clairement dit c’est qu’il fallait se tourner vers la solution la plus simple, c’est-à-dire composer le code de toute les cartes SIM qui sortent d’usine : 0000. Il essaya. Le téléphone s’initialisa, tout fonctionnait, quelle chance ! Au bout de quelques secondes une icône indiqua qu’il y avait un message sur le répondeur. Denis se mit à espérer que les choses allait désormais s’éclaircir rapidement et que s’en était finit de ce jeu de piste compliqué. Il entendit la voix de son père :
« Bonjour Mathieu. Tu dois trouver cette mise en scène un peu grotesque. C’est compréhensible. J’ai trouvé qu’il valait mieux que je t’indique l’entrée de la Bibliothèque de manière indirecte. On ne sait jamais… »
Denis n’en revenait pas. C’était donc vrai. Son père s’adressait à un certain Mathieu, c’est-à-dire son propre successeur, celui qui avait préféré se donner la mort plutôt que de tomber aux mains de la Secrète Inquisition. Le message continuait :
« La Bibliothèque se trouve à une profondeur de trente mètres sous la cathédrale. Pour être plus précis, elle est sous la façade, sous le portail de droite. Tu remarqueras que c’est justement au-dessus de cette partie de la façade qu’aurait dû s’élever la deuxième flèche de la cathédrale. Cette flèche manquante a fait la renommée de Strasbourg et elle est devenu le symbole le plus fort de la ville. Mais ce n’est pas un hasard si les architectes se sont arrêtés là : la présence de la Bibliothèque a fragilisé le sol qui n’aurait pu supporter le poids de la flèche en plus de la façade.
« Maintenant, je vais te guider pour que tu trouves l’entrée de la Bibliothèque. Elle se situe dans les caves de la maison Kammerzell, place de la cathédrale. Il faut bien avouer que c’est le pire endroit pour mettre une entrée, à cause notamment du restaurant qui génère une agitation permanente. Fort heureusement nous avons toujours su y placer l’un des nôtres, le Passeur, dont l’unique tâche est de permettre l’accès à la Bibliothèque. Il guidera toute personne qui aura respecté minutieusement ces trois codes : d’abord réserve une table pour une personne dans le salon Léo Schnug pour 20h33 très précisément. C’est le premier code. Ensuite habille-toi complètement en noir. Deuxième code. Enfin, lorsque tu seras là-bas, tu reconnaîtras le Passeur au bracelet rouge qu’il porte : dirige-toi vers lui et appelle-le « Julien », troisième et dernier code. Alors, le Passeur te fera pénétrer dans la Bibliothèque. Une fois dedans tu recevras des informations supplémentaires.
« Mathieu, j’ai consacré ma vie à cette cause, mais l’heure est venu pour moi de quitter ce monde. Tu es le nouveau Gardien des Livres. Adieu. » Denis ne pouvait plus douter maintenant. Il n’avait plus qu’à patienter, la peur au ventre.
Denis réserva une table pour le soir même. A 20h33, dans le salon Léo Schnug. Il avait eu une femme au téléphone. Le plus difficile maintenant était de rester en vie jusqu’au soir et de trouver un prétexte crédible pour expliquer son absence à sa femme. Il lui expliqua qu’il avait besoin d’être seul. C’était à la fois crédible et vrai. Il s’enferma ensuite dans son bureau et compta les minutes, passant le plus clair de son temps à fantasmer sur ce qu’il trouverait dans la Bibliothèque. Elle devait être sombre, humide, avec des centaines de mètres de rayonnage se détachant des parois rocheuses. Quelle excitation malgré la fatigue qui commençait à se faire sentir. Après l’après-midi le plus long de son existence, l’horloge indiqua enfin 20h00. Il partit.
Il fut à la maison Kammerzell un peu en avance, mais cela n’avait pas d’importance. A peine entré, il sentit une vague d’angoisse envelopper tout son corps, comme si la Secrète Inquisition allait surgir pour l’emmener au bûcher. Il reconnu quelqu’un : la jeune femme de la veille. Celle qui l’avait mis sur la bonne piste. C’était elle le Passeur ?! En tout cas elle le reconnut et lui fit un joli sourire, puis lui demanda s’il avait réservé. Il lui dit son nom. Elle comprit qu’il avait réservé à 20h33 et son visage devint grave. Blanc. Livide. A son poignet droit un bracelet rouge. Elle s’approcha de lui et chuchota autant qu’elle pu, pourtant ses phrases semblaient des cris :
- Ils savent. Ils savent que vous êtes ici. Ils vont bientôt arriver. J’ai ceci pour vous… Prenez-le et partez… Partez ou vous allez mourir !
- Mais comment savent-ils ?
- Ils sont partout. Partez ! Sauvez votre vie ! Adieu…
Elle remonta précipitamment dans les étages. Denis hésita encore une seconde puis il s’enfuit à toutes jambes vers son domicile, avec l’enveloppe qu’elle venait de lui remettre. Il avait atrocement peur, imaginant qu’ils étaient déjà chez lui, torturant sa femme et ses enfants pour leur arracher ce qu’ils savaient.
Il arriva enfin devant son immeuble. La lumière était allumée dans son appartement, tout semblait normal, il entra. Sa femme vit tout de suite que quelque chose n’allait pas et il tenta de la rassurer en disant qu’il ne se sentait pas bien. Malgré ses protestations, elle ne put l’empêcher de s’enfermer à nouveau dans son bureau. Là, il examina l’enveloppe : elle contenait un simple CD-ROM. Denis se sentait complètement dépassé par les évènements. Il plaça le CD-ROM dans le lecteur de l’ordinateur puis inspecta son contenu, qui se limitait à un fichier unique : gardien_des_livres.mpeg . C’était un fichier vidéo ; il double-cliqua dessus pour en lancer la lecture. L’image de son père apparu sur le moniteur, une vidéo qui datait vraisemblablement de ces derniers jours. Il souriait en tenant une coupe de champagne à la main. Puis il lança : « Poisson d’avril !!! » Il riait sans pouvoir s’arrêter, malgré sa maladie. Denis était effondré, atterré, anéanti. Son père s’était foutu de sa gueule, c’était ça son héritage spirituel. Le saligaud ! Il recommença à parler :
« Mon fils, comment as-tu pu croire une histoire pareille ? Ce n’est pas une plaisanterie que j’ai voulu te faire, c’est plutôt ma dernière leçon, un testament que je laisse avant de te quitter pour toujours. Pour commencer, sois convaincu de ceci : la Raison est effectivement en danger. Depuis toujours elle subie les assauts des forces de l’Ombre. Ces forces ont failli l’emporter définitivement à la fin de l’Antiquité : peux-tu croire que la Raison a connu une éclipse de presque mille ans ? Elle a bien failli disparaître. A l’avenir, nous ne devrons plus permettre qu’une telle chose se reproduise, quel qu’en soit le prix. La première des luttes est de ne pas succomber nous-même à la tentation du mystère, en n’allant pas au-delà de ce que la Raison peut légitimement connaître, écueil que tu n’as jamais su éviter. Au contraire, tu as même perdu la raison en tombant dans le piège que je t’avais tendu. Tu m’as fait confiance, diras-tu. Ce n’est pas une excuse valable : la Raison n’accorde sa confiance à rien ni personne… D’après toi, quel aurait été l’intérêt de retrouver cette correspondance de Ponce Pilate, même si elle avait existé ? Aucun ! Avons-nous vraiment besoin d’un tel ouvrage pour nous convaincre que Jésus n’était ni le fils de Dieu, ni le messie, ni autre chose qu’un simple illuminé tel que l’humanité en suscite périodiquement ? Non. Notre doute, notre savoir, se fonde sur des raisons bien plus profondes, à commencer par celle-ci : c’est eux qui ont la charge de la preuve. Et depuis deux mille ans ils n’ont rien montré. Ce serait à mourir de rire s’il n’y avait pas eu tant de souffrances causées par leur démence. Ils ont brûlé des gens ! Ce n’est pas une déviance, une dégénérescence ou une maladie qui aurait atteint une pensée saine : l’oppression est consubstantielle à la foi. La foi, c’est le totalitarisme. Alors cultive la Raison, mon fils, transmets-la à tes enfants, c’est par elle que nous vaincrons les forces de l’Ombre qui ne devrons jamais plus se retrouver en mesure de la renverser.
« Ne pense pas que je sois matérialiste. Je crois qu’il y a un mystère. C’est la Raison le mystère. Pourquoi pensons-nous, pourquoi vivons-nous ? Ce mystère ne doit pas être élucidé, il doit être accompli. Nous devons l’accomplir par la réflexion ininterrompue de l’humanité sur elle-même et sur le monde. Voilà notre combat. »
L’atome que j’étais en fut tout retourné. Pouvait-on mieux souligner les limites de l’intelligence, mieux affirmer que la Raison demeure indépassable ? Non. Et c’est bien ce qui m’embarrassait… J’aurais bien aimé une réponse là où je me trouvais à présent. Pendant quelques semaines, j’eus tout le temps d’apprécier la semelle de Denis Klein, juste assez pour constater que son père avait réussi son coup. Il avait pris tous ses livres d’ « ésotérisme » pour les jeter à la poubelle. Peut-être était-il tombé dans un autre excès, mais de loin préférable…
Ensuite il me perdit dans la poussière de son appartement, aux abords d’une prise téléphonique, prélude à l’un de mes plus beaux voyages. Je néglige les détails pour aller à l’essentiel : un microscopique arc électrique emporta l’un de mes électrons sur le réseau téléphonique et j’échouais peu de temps après sur le disque dur d’un internaute quelconque, au beau milieu d’un film porno. Parfois, des évènements scabreux sont l’occasion de belles découvertes… Je m’explique. Pour me distraire je lisais régulièrement les emails de mon hôte, rien de bien original certes, sauf qu’un jour, au début de l’été, il reçut le plus étrange des chainmails. Habituellement un chainmail est un message qui se répand sur le web en quelques semaines, selon le mode du « fais passer à ton voisin », et sollicite une aide quelconque, souvent de l’argent, au profit d’un enfant leucémique ou d’une cause généreuse. Au début on se fait avoir et puis ensuite on fait comme tout le monde, on s’en fout. Mais celui-ci attira mon attention. La demande n’était pas habituelle. Le titre en était : Pour l’éternité. Quelqu’un devait être sauvé, mais ce quelqu’un était déjà mort. Un homme voulait sauver une femme. Cet homme avait bon espoir, et ceci le prouve :
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