Dimanche 12 mars 2006 7 12 /03 /Mars /2006 21:54
Camille,
 
 
 
 
 

Je suis arrivé à New York hier, en fin de soirée. Par avion. La navette de l’aéroport, celle qu’on prend à plusieurs, m’a conduit à mon hôtel près de Central Park. Je ne pensais plus qu’à une chose, dormir, mais impatient de me réveiller. Et la nuit fut courte, je suis brusquement sorti de mon sommeil aux environs des six heures, découvrant une chambre grise. Ce n’était pas encore New York. La ville m’attendait avec ses premiers rayons de soleil dès ma sortie de l’hôtel.

Notre rencontre n’étant prévu qu’en fin d’après-midi, toute la journée j’ai pu visiter Manhattan. Je me suis senti coupable d'être si heureux dans cette ville martyre, désolé vraiment.

Je t'avais donnée rendez-vous au pied du Seagram Building, 375 Park Avenue. Ce n'est pas un hasard. J'adore ce bâtiment, symbole de modernité, de rationalité. Un endroit idéalement sobre pour une rencontre amoureuse. Mais j'avais pris des risques. Je te faisais la surprise d'être ici. Une petite astuce m'avait permis de te faire venir sans que tu soupçonnes ma présence. En arrivant à cinq heures du soir, tu aurais dû m’apercevoir sous ce building, adossé au deuxième pilier en partant de la gauche. Tu aurais dû te jeter dans mes bras, heureuse, fier de ton amant. Mais ce fus complètement différent : tu ne m’as même pas remarqué. Tu ne me connaissais pas. Tu fus presque effrayée que je t’adresse la parole.

Pourtant il y a quinze jours, je t’ai dit à quel point tu me manquais, qu’il fallait absolument que je te voie. De ton côté, tu m’as dit que tu ne pouvais pas, à cause de ton fiancé, que si je venais à New York, ce serait terrible. Alors j’ai imaginé quelque chose. J’ai proposé qu’on se donne rendez-vous sur Internet. Comment ? En te faisant croire qu’une webcam filmait le Seagram Building en permanence et qu’ainsi je pourrais te voir depuis Strasbourg. Naturellement, je n'ai pas voulu de ce pis-aller. Alors je suis venu. Tout simplement. Pour l’exploit, pour la gloire, pour te voir, parce que je t’aime, pour l’humanité, pour l’espoir, pour Tout.

Mais ce soir nous étions des étrangers l’un pour l’autre, c’était gravé sur ton visage. Je ne comprends pas comment une chose pareille est possible Camille, mais il est sûr qu’il existe un autre monde dans lequel tu sais qui je suis et dans lequel tu m’aimes. Je sais que tu me crois, pas vraiment à cause de ce que je sais de ta vie, de ton corps, de ton âme, mais parce qu’un autre mystère te pousse à me croire : tu es incapable d’expliquer ce que tu faisais aujourd’hui, 2 novembre, à cinq heures cinq, devant le Seagram Building. Quelle force inconnue t’a poussée à venir jusque là, sans raison ? Tu sens bien que je suis le seul à détenir une partie de la réponse. N’est-ce pas pour ça que tu m’as donné rendez-vous vers Central Park, quelques heures à peine après cette rencontre énigmatique ?

Je te demande pardon de ne pas être présent à ce second rendez-vous. Je n’ai pas la force de te revoir. J’ai compris que tu étais une autre, ou l’une des multiples possibilités de la même personne ou tout ce que tu voudras bien imaginer… Je m’en fiche. J’en ai juste le tournis. Où est ton autre à présent ? Celle que j'aime. Peut-être cherche-t-elle vainement à contacter mon double qui ignore lui aussi son existence. Je ne sais plus. Je me sens privé de recours.

Mais voici ce qui aurait pu être notre histoire. Il y a six mois, le soir du 21 avril 2001, tu es sortie à Strasbourg en compagnie d’une amie. Vous avez bien dîné puis bu quelques verres. Vous êtes ensuite rentrées tranquillement à Fribourg. Non. C’est ici que toi et l’autre avez pris des chemins différents. Vos destinées ont bifurqué. En sortant du restaurant, avec ton amie, vous cherchiez votre chemin parmi les ruelles. A ce moment je vous ai croisées et j’ai eu l'étrange et vague sensation de t’avoir déjà vue, mais pas en ville ou dans un bar, non, une sensation familière, une réminiscence. L'impression que tu m'étais proche. Nous avons fait connaissance. J’ai eu le coup de foudre pour toi. Ton regard était franc avec l’iris comme un arc-en-ciel. Voilà pour notre rencontre, à la fois extraordinaire et banale.

La suite n’est pas originale non plus et tu la trouveras dans la littérature bon marché bien mieux décrite qu’ici. Ce que je veux te dire, c’est ce monde qui c’est un jour ouvert pour nous deux, lorsqu’entre nos yeux il n’y avait plus de place. Tu m’as aimé Camille. Tu m’as aimé comme tu n’osais l’imaginer. De cet amour dont on ne doute pas et qui fane nos sentiments ultérieurs. Tu m’écrivis un jour : « Je me sens en vie ». Ou encore : « Merci. Merci de m’aimer. Merci de me faire aimer. Merci de m’avoir donner des ailes et de m’avoir ouvert une dimension que je ne suspectais pas ». Vois ce que tu aurais pu être...

Je vais quitter New York, dès demain. Adieu. J’espère que mon double ne m’attend pas à Strasbourg. Je pars et j’arriverai seul avec mon histoire et pour maigre consolation d’avoir réalisé un vieux rêve de l’humanité : savoir ce qu’il se serait passé si… Si. Les caprices du destin tiennent en deux lettres dans ma langue et dans la tienne. Si un jour une autre occasion se présente, plus facile, tu te sais capable d’aimer Camille, sans nuance. Mais peut-être préfèreras-tu mener une vie choisie, à l’ombre des souvenirs.

Par Enok - Publié dans : troisnuits
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