Partager l'article ! Trois nuits (suite): Hans vivait dans le petit village de Dinsheim, à l’entr&eac ...

Hans vivait dans le petit village de Dinsheim, à l’entrée de la vallée de la Bruche, en contrebas d’une colline, appelée Schiebenberg, sur laquelle se dresse une statue dorée de la Vierge, érigée par les villageois en remerciements pour les services rendus. Car elle avait tiré le maire d’une bien sale affaire : une malheureuse coïncidence entre le son des cloches et une attaque de francs-tireurs lui avait attiré les foudres des prussiens. Il fut disculpé… Et on érigea une belle statue, donc. La salle communale n’eut pas cette chance : une partie de la toiture fut détruite par la chute d’un obus. Et ce qui arriva ensuite, même la Providence ne l’avait pas prévu.
Tous les ans une fête célébrait la fin des moissons, fête dont le moment fort était une pièce de théâtre, mais pas de Molière ou Marivaux, non, du théâtre populaire alsacien, dont le principal ressort est le mariage contrarié. La pièce d’octobre 1871 n’avait rien d’original : la jeune fille éconduit le prétendant (un allemand) que veulent lui imposer ses parents sous le prétexte futile qu’elle l’aime moins qu’un jeune parisien rencontré au cours d’un dîner en ville. Bref, pas de quoi affoler les veuves et les demoiselles. Un problème cependant : la salle communale, toujours pas réparée un an plus tard, n’avait plus que la moitié de son toit, les intempéries (éventuelles) menaceraient donc une partie du public. En bon politicien, le maire pressentit que se serait une source de trouble, un détail qui transformerait une simple fête en baston générale : il était plus sage d’attribuer les places à l’avance pour éviter la cohue le jour de la représentation. Là, il eut une idée digne d’un polytechnicien : « Mes chers concitoyens, dans un esprit égalitaire, j'ai décidé que l'attribution des places se ferait au cours d'un grand jeu de chaises musicales. Les femmes, les hommes, les vieux, les jeunes, tous, je dis bien tous, pourront et devront y participer. Les règles seront simples : deux cents chaises seront agencées en circuit le long duquel vous marcherez ; lorsque la fanfare cessera de jouer chacun devra essayer de s'asseoir. Nous donnerons un billet à chaque personne assise. Quant à celles encore debout, elles assisteront à la pièce sans la protection du toit dont la réparation aura lieu l'été prochain. »
Un grand jeu de chaises musicales, le tout dans un esprit égalitaire… Il fallait oser une connerie pareille… Le plus incroyable, c'est que la population a adhéré ; la guerre a vraiment des propriétés délitescentes. Du coup, puisque personne n'y trouvait rien à redire, les employés municipaux se coltinèrent deux cents chaises, les portant, les plaçant, pour assurer la circulation d'environ six cents personnes, toutes bien décidées à poser leur cul à la place de celui d'un autre. Tout devait être prêt pour la fin septembre, la fête se déroulant le premier dimanche du mois d'octobre. Et Hans dans tout ça ? Hans n'en avait pas grand-chose à foutre de la pièce, mais il trouvait le jeu amusant, alors pourquoi pas… A 17 ans on est ouvert sur pas mal de nouveauté. En général.
Hans, ce n’était pas vraiment un héros, il voulait seulement reprendre la ferme de son père. La guerre avait plutôt été un choc pour lui. En août-septembre 1870, il montait de temps en temps au Guirbaden et, assis sur les remparts, il observait Strasbourg au loin, à 30 kilomètres. La vache ! ça défouraillait dur pendant le siège de la ville… Une nuit, du 23 au 24 août, il en eut les larmes aux yeux, en imaginant la détresse de ces gens de la ville, terrés dans des abris précaires, redoutant le feu, terrorisés à l'idée d'être ensevelis vivants, nuit et jour sous un orage d'acier ; et la cathédrale ! elle fut blessée la grande dame, outragée, et la rumeur qui accusait les prussiens de viser la croix au sommet de la flèche... Un concours d'artilleurs en somme. Avec les canons de l'époque, on en n’était pas encore aux frappes chirurgicales… Le pire pour moi, c'était de me dire que Hans ignorait que cette première guerre franco-allemande n'était qu'une manche, un gallo d'essai, une mise en bouche. 14-18, ça serait la plus grande des guerres, la plus belle de toute, celle qui mettrait fin à la civilisation : bâtir est beau, mais détruire est sublime !
En Alsace, l'année qui suivit la défaite il fallut se dire qu'on était allemand maintenant, comme ça, sans préavis, parce que Bismarck voulait une unité élargie, surtout si ça veut dire annexer une région prospère.... Bien sûr, on avait le choix de partir si l'on voulait rester français, mais ce n’est jamais facile comme décision. Aujourd’hui, ce qui reste de cette défaite, c'est surtout le traumatisme de la séparation, résumé deux guerres mondiales plus tard par le monument aux morts de Strasbourg, place de la République : une mère tient les cadavres de ces deux fils, l'un tourné vers l'Est, l'autre vers l'Ouest… Une tragédie. Hans n’a pas vu l'histoire jusqu'au bout, il s’est arrêté au deuxième épisode, en 1919, tué par la grippe espagnole.
Bon, on ne va pas se mettre à chialer, c'est la vie, d'autres sont morts qui valait bien mieux que lui. D'ailleurs il n'a pas à se plaindre, car l'existence lui a offert de voir l’humanité en miniature, en un résumé génial, il fallait juste être assez intelligent pour ne pas passer à côté. Pour comprendre, je dois revenir à ces jours d'octobre 1871, les chaises étaient en place et le village au grand complet se préparait au jeu des chaises musicales ; Hans, il se voyait déjà assis sur une chaise, triomphant. C'était amusant d'observer l'enthousiasme de la population, les gens en avaient gros sur le cœur depuis la guerre. Il semblait vouloir en découdre à nouveau… Attention ! le maire donna le signal, le cortège s'ébranla en rythme sur une musique toute légère, chacun se prenant au jeu, un œil devant, un œil derrière. Hans était entre deux solides gaillards, mais pas rapides, il le savait, fallait avoir un peu de chance, c'est tout, ne pas se retrouver trop loin d'une chaise au moment où la musique cesserait. La musique cessa. Ce fut une ruée incroyable de culs impolis, sinon belliqueux, des femmes étaient bousculées, des enfants piétinés, bref les hommes vigoureux s'étaient taillés la part du lion, normal ! c'est les plus forts. Hans, malgré une douleur assez vive au pied, avait sa place. Ces deux voisins fulminaient, se faire humilier par un jeunot, ça faisait mal…
Les gagnants s'accrochèrent à leur chaise en attendant la confirmation qu'ils auraient une place de choix pour assister à la pièce. Il y avait bien quelques contestations, une femme de notable qui se rappelait soudain qui elle était et trouvait cette mise en scène tout à fait scandaleuse et grotesque. Les humbles du village toisèrent malicieusement le médecin ou le gros Fritz, le plus riche des paysans ; le maire se demandait peu à peu s'il ne venait pas de faire une grosse erreur, mais il était trop tard pour reculer. Il s'inquiétait pour rien le maire, il ne tarderait pas à découvrir qu'au bout du compte tout s'arrange… Quant à Hans, il paradait maintenant, narguant sa sœur et sa mère à quelques vingt mètres de lui, en leur montrant son billet ; elles ne semblaient guère plus agacées que ça, même plutôt contentes pour lui, alors il rejoignit le petit groupe de jeunes qui venait de se former, tapant dans le dos d'à peu près tout le monde, avec un petit regard complice pour Michel, le meilleur de ses amis, dont le billet dépassait de sa poche de pantalon. Michel était fils de paysan, comme Hans, et ils se croisaient souvent sur le chemin des champs, à l'ouest du Schiebenberg, lorsqu'ils accompagnaient leur père pour les aider, surtout à la fin du mois d'août au moment de la moisson. En un mot, ils se connaissaient depuis la petite enfance et avaient fait les quatre cents coups, forcément ça rapproche. Hans n'aurait jamais pensé que quelques années plus tard ils se perdraient de vue, Michel décidant alors de se lancer, à l'instar de nombreux alsaciens, dans l'aventure algérienne. Seule sa famille lui donnerait des nouvelles de temps en temps, juste de quoi apprendre qu'il avait monté une exploitation là-bas, sous le soleil de la Méditerranée. Des Alsaciens en Algérie, ça paraît impossible aujourd'hui, mais il faut croire que les peuples envahis, ça s'expatrie toujours bien…
Ils quittèrent ensemble la place du village, riant encore de la manière dont les choses s'étaient déroulées. Puis Michel prit un ton moins badin :
- Tu as vu, tout le monde était là, ils y ont tous participé ! Moi, c'est quand même la femme du maire que j'ai bousculée pour m'asseoir, j'étais pas à l'aise… Elle ne disait rien mais ça se voyait qu'elle pensait pas que j'oserais…
C'est vrai qu'il avait osé, sans en voir l'enjeu. Hans lui répondit :
- Tu sais à quoi je pense ? Je pense qu'ils vont lui trouver une place à la femme du maire, je parie qu'ils vont trouver une solution, c'est sûr.
- Peut-être, mais tu crois qu'ils vont risquer de…
- Risquer quoi ? Je vais te dire une chose, je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête au maire, mais c'est sûr que s'il ne trouve pas de place aux riches, ils ne viendront pas… Tu imagines le gros Fritz au fond de la salle, alors qu'il est depuis toujours au premier rang ?! Jamais, il préfèrerait crever… Enfin, on verra bien demain soir.
Disant cela il cueillit une pomme ; elle était pleine de vers. Immangeable. Il la balança sur Michel, en pleine tronche, qui fut vraiment surpris de se faire avoir comme ça, en traître. C'était toujours Hans qui commençait les hostilités, mais au bout de quelques minutes, c'était bien dur de savoir qui en avait reçu le plus. Les pommes, c'était en automne, les projectiles suivaient les saisons, le moment le plus difficile étant le printemps : plus de boules de neige, pas encore de fruits, c'était donc les mottes de terre. Ou le fumier. Parfois, les autres jeunes du village se joignaient à eux et ça dégénérait encore plus vite, de véritables batailles rangées, un jour certains ont fini dans la rivière, la Bruche, et il ne faisait pas très chaud. Les jeunes faisaient déjà bien les cons à l'époque, il faut croire que ça a peut-être toujours existé… Quoique, à l'époque du servage et des disettes, se faire une bataille de pommes, même pourries, c'était sûrement pas la priorité. Quand on pense qu'en France, il y a trois cents ans, 90 % de la population se composaient de paysans, qu'ils crevaient la dalle, et que grosso modo tous les français sont leurs descendants (j'exclue bien sûr de cette catégorie les ruines encore fumantes de notre aristocratie dégénérée), on revient de loin, de très loin, et ça jette une lumière assez étrange sur les pourfendeurs de la mal-bouffe, tout ces prétendus paysans qui veulent produire comme avant, des bonnes choses comme à l'époque, alors qu'il suffit de se pencher sur le passé pour se rendre compte qu'on a jamais aussi bien mangé qu'aujourd'hui. Pouvoir déjeuner au Mac Do, c'était même pas de l'ordre du rêve il y a quelques siècles.
Son repas préféré à Hans, ce n’était pas la choucroute, non, à l'époque on la servait généralement avec un peu de lard et des pommes de terre, pas de quoi rêver. Comme rien n'est parfait dans la vie, c'est justement ce que sa mère avait préparé pour le soir. Ils étaient cinq à table, ses parents, sa sœur, le petit dernier et lui. La discussion tourna autour du principal événement de la journée, chacun racontant comment il l'avait vécu, surtout le père de Hans, qui n'en finissait pas de décrire comment il avait fait basculer le gros Fritz pour lui prendre sa place, son regard étonné, la terre sur ses vêtements. Il dit : « Je ne suis pas jaloux de Fritz, mais parfois il m'agace à trop vouloir montrer qu'il possède plus que les autres. Et bien cette fois je serai mieux placé que lui dans la salle. » Il se trompait cependant. Car les places n'en étaient qu'à leur première distribution, une sorte de première donne, chacun n'ayant pas encore bien trouvé sa place pour le spectacle. Sa juste place. La seule certitude, c'était leur nombre : deux cents. Il y avait en tout et pour tout deux cents places à couvert pour six cents spectateurs et cela on ne pouvait le changer, quoiqu'il arrive, quelques soient les surprises, les petites magouilles, les accords de dernières minutes, les pressions.
Le père de Hans alla ouvrir, surpris d'une visite si tardive. Surpris de voir une femme à la porte, Suzel, la servante du gros Fritz, l'air assez gênée. « Qu'est-ce que tu fais là, Suzel ? », lui demande-t-il. Elle lui expliqua sans détour pourquoi elle venait le voir, que le gros Fritz l'avait envoyée pour lui demander un service, une petite chose de rien du tout mais qu'il apprécierait qu'on fasse pour lui, c'est-à-dire qu'il voulait lui acheter sa place. « Ma place ?! », qu'il s'écria, « et puis quoi encore, il ne veut pas que je vienne lui servir à manger non plus ? Tu lui diras non. Bonne nuit Suzel. » Il lui claqua presque la porte au nez et revint s'asseoir au milieu des siens. Hans fut doublement surpris. D'abord par la réaction de son père, ensuite par un sentiment étrange qui naissait en lui, dont il avait certes déjà entendu parler mais jamais expérimenté. Le sens de l'honneur. C'était fort comme émotion. Quelque chose dont les raisons et les fins semblent dépasser les limites de notre être et nous agrège à l'assemblée des hommes libres. Il y avait quelque chose de différent aussi, une autre prise de conscience, la découverte de l'importance de ce jeu pour les gens, pour ses parents et la découverte non moins importante que lui n'en avait rien à foutre. Il n'aimait pas le théâtre, il n'avait pas de fierté mal placé, trop jeune peut-être. Il se disait qu'il devait donner cette place à quelqu'un d'autre, à sa mère, pour qu'elle soit avec son père demain, que pour une fois ils aient une bonne place tous les deux. Il dit : « Maman, tu veux ma place ? je n'en ai pas besoin, je n'aime pas le théâtre, ça vous permettra d'être ensemble… » Elle fit mine de refuser bien sûr, c'était normal. Puis elle accepta, souriante, en le remerciant. C'était beau. Je ne pouvais pas pleurer, bien sûr, j'étais mort, mais je trouvais ça beau, de là où j'étais à me faire chier sur les remparts, écoutant les pierres me raconter la vie de Hans.
Le lendemain, en ouvrant les volets, une surprise l'attendait : le temps était splendide, un magnifique soleil d'automne, il faisait presque chaud, les cigognes étaient toujours là. Il ne pleuvrait donc pas ce soir. Le jeu avait été inutile. Tout le monde allait certainement se débarrasser de ses billets, c'est le gros Fritz qui serait content, plus besoin d'envoyer d'émissaire… Hans entendit du bruit en bas, dans la cuisine. Toute la famille se préparait pour aller à la messe, il devait se dépêcher, vite, mettre ses habits du dimanche, un coup de peigne et voilà. L'église n'était pas loin, ils leur suffisaient de traverser la rue pour s'y rendre, une bâtisse assez laide, néo-je-ne-sais-plus-quoi, même pas gothique, une honte en Alsace. Une agitation inhabituelle attira tout de suite son attention, plusieurs dizaines de paroissiens discutaient vivement sur les marches de l'église, des choses s'échangeaient de la main à la main, on voyait des sourires, des tapes dans le dos, bizarre, pourquoi toute cette effervescence ? Hans croisa le regard du gros Fritz, content de lui visiblement, un billet à la main, il venait de l'acheter pour quelques sous, et il n'était pas le seul, beaucoup de ceux qui avaient un peu de bien lançaient des appels à la ronde : « Je cherche un billet pour ce soir ! Je cherche un billet pour ce soir ! »
Hans fut songeur pendant toute la messe, il faillit oublier de s'agenouiller à plusieurs reprises, quelque chose le tracassait en effet, il ne comprenait pas pourquoi les gens continuaient à vouloir des places devenues inutiles. Il se doutait que certains en faisaient une affaire de prestige, ça il pouvait le comprendre, mais pourquoi tout le monde semblaient tellement jouer le jeu, c'était un vrai mystère pour lui. Quelqu'un aurait dû dire ceci : « La pièce est mauvaise et c'est idiot de se battre pour avoir une place protégée de la pluie alors qu'on est sûr qu'il ne va pas pleuvoir ». Il le chuchota à sa mère, mais elle lui répondit que ça n'avait pas d'importance, sa sœur aussi, puis ses amis lorsqu'ils sortirent de l'Eglise, même Michel. Tout le monde trouvait ça normal. Sauf lui. Il lui fallait résoudre cette contradiction ou qu’elle s'exprime à travers quelque chose. C'est alors qu'il décida qu'il n'irai pas au théâtre ce soir-là, il prendrait de la bière, il monterait au Guirbaden avant le couchant, seul face à la plaine d'Alsace, scrutant l'horizon à la recherche de la silhouette trouble de la cathédrale. Il venait de franchir le Rubicon. C'est du moins ce que je me suis dit en entendant les pierres, car naturellement il n'avait jamais entendu parler de ce cours d'eau.
Il en a chié pour monter jusqu'en haut, c'est quand même à plus de 700 mètres d'altitude le Guirbaden et depuis Dinsheim, il y a bien dix bornes. Quand il arriva, le soleil se couchait sur les Vosges, les remparts rendaient peu à peu la chaleur emmagasinée pendant la journée, puis il fit soudain assez frais et la nuit l'enveloppa. Au loin, il voyait le village et plus particulièrement une concentration de lumières scintillantes. Hans distinguait assez nettement l'ouverture béante que l'obus avait fait dans la toiture, il croyait même entendre une clameur en sortir de temps en temps. Là se jouait le spectacle de la vie, auquel il avait refuser de participer, préférant le froid et la solitude, une expérience réservée aux plus grands. Une chose étrange cependant : son regard ne parvenait pas à se détacher du village.
Quand les pierres eurent fini de me parler, je me dis que c'était tout à fait ça la vie, on peut prendre une place, on peut aussi la céder, mais quoi qu'on fasse quelqu'un l'occupera. Et si vraiment on refuse de jouer le jeu on n'est pas plus avancé. Je me faisais souvent cette réflexion en voyant les clodos dans la rue, l'hiver, lorsqu'ils utilisent leurs dernières forces pour se saouler. C'est impossible de ne pas se demander comment ils ont fait pour dégringoler si bas et de se dire qu'avec un minimum d'effort ils devraient s'en sortir. Mais les happy ends sont rares. Cependant, c'est le point de vue individuel du problème. D'un point de vue plus collectif, voire sociologique, éventuellement d'une certaine gauche, on peut dire qu'une société crée des places de mendiants (ou plus exactement des places pour ceux qui ne trouvent pas leur place) et qu'en définitive la société, par sa logique même, fait que ces non-places sont pourvues. Aucun destin n'est déterminé, on a toujours sa chance, mais quand on prend une place c'en est une de moins pour les autres, implacablement. C'est statistiques, un peu comme les accidents de la route : chaque année c'est le suspens, on ne sait pas sur qui ça va tomber, mais on est sûr que plusieurs milliers d'entre nous ne vont pas s'en sortir.
Quant à moi, je commençais vraiment à m'emmerder. J'avais certes essaimé tout autour des remparts, nourrissant la plupart des végétaux du secteur, puisque servir d'engrais était la seule tâche que semblait m'avoir assigné la Providence. C'est ce que je croyais en tout cas. Car un jour, au printemps suivant, alors que j'assistais ému à l'éclosion d'un bourgeon (pour être précis, l'un des anciens atomes de mon fémur droit se rendait utile quelque part dans une nervure), un cerf vint tendrement me brouter. Passons sur les détails assez outrageants de ces moments, disons simplement que j'ai fini ma course au milieu d'une puanteur extrême. Heureusement que j'étais devenu une multitude et qu'il m'était permis de faire ailleurs l'expérience de milliards d'autres choses bien plus agréables. Je mentionne pourtant cette péripétie scatologique car elle fut à l'origine de mon premier départ du Guirbaden, puisque les jours suivants, la larve d'un quelconque diptère, en vérité une mouche à merde, décida fort opportunément de m'ingérer. Rapidement je fus en l'air, tournoyant, virevoltant, le Guirbaden enfin visible du ciel. Je me faisais une idée différente de ce château, plus grande ruine d'Alsace, qu'un passionné ou un promoteur avait commencé à restaurer, abandonnant en cours de chantier : le site est à nouveau la proie des plantes... Les remparts forment une sorte d'ellipse qui fait trois cents mètres dans sa plus grande longueur, avec à l'est le donjon. Il y a aussi une chapelle plus récente où les promeneurs se réfugient quand il pleut, certains y faisant même du feu dans l'un des coins au risque d'embraser la charpente. Toutes sortes de gens viennent au Guirbaden : des amoureux de la nature, des junkies, des familles et même des paramilitaires… J'ai vu un jour des types avec des couteaux se préparer des pièges pour simuler une attaque commando de nuit. On entendait des petites détonations de temps en temps, quand l’un d’eux se faisait prendre...
Finalement, c'est sympa d'être une mouche, sauf au moment de passer à table, nous n’avons pas les mêmes valeurs ; je me demandais où tout ça allait me conduire quant soudain elle se fit gober par un moineau. Génial. Je passais du drone à la patrouille de France. Au bout de quelques minutes le volatile descendit en direction de la vallée, au lieu-dit Floessplatz, ce qui me changea franchement les idées moi qui depuis un an n'avait vu que le Guirbaden, un séjour à vous dégoûter d'être châtelain. Le moineau se posa juste à côté d'une gonzesse, vraiment bonne, je criais au moineau : « Va sous sa jupe, va sous sa jupe ! ». Bien sûr ce con ne pouvait rien entendre, et s'il l'avait pu il n'aurait rien compris de toute façon… J'avais l'énergie du désespoir. Je m'époumonais ainsi pendant plusieurs minutes quand il s'envola à nouveau puis se posa, sur une branche cette fois, juste au-dessus d'un ruisseau dans lequel il laissa tomber une fiente sans plus de manières. Par chance, j'étais du voyage…
Le moment me semble opportun d'évoquer ici ce qu'est un bassin hydrographique : une zone où convergent toutes les eaux de ruissellement vers un même cours d'eau. Pour moi, c'était l'assurance de pouvoir passer à Strasbourg, parce que le ruisseau ne pouvait se jeter que dans la Bruche et la Bruche dans l'Ill. Vu sous cet angle, ça a l'air simple, j'aurais pu me retrouver à Strasbourg en quelques jours, mais pas du tout ! J'ai galéré pendant un mois dans un tourbillon, du genre de ceux qui se forment de temps en temps aux abords des écluses. Je tournais, je tournais, rien pour me sortir de ce cycle infernal, jusqu'au moment où est arrivée une feuille de saule qui me servi de radeau jusqu'à la Ville, ma ville, celle que j'aime de tout mon cœur. J'en profitais pour passer sous les ponts couverts, au couché du soleil. Des amoureux s'embrassaient sur les bancs publics, des badauds profitaient du retour des beaux jours, bref tout le monde se marrait sans moi, injuste ! Au moment critique où il me sembla qu'une pucelle avait pour la première fois une langue au fond du gosier, je me retrouvais sur le plumage d'un cygne. Il s'envola, au meilleur moment ! C'était reparti pour un tour dans les airs, après le drone et la patrouille de France je faisais un voyage en Concorde, il faut avouer que ce fut beau, Strasbourg et son dédalle de rue piétonne, la place Gutenberg où j'aimais boire mon Picon, que de bons souvenirs. A cause du vent, le pauvre atome que j'étais ne tarda pas à se détacher des ailes, planant au gré des courants ; au bout de quelques minutes j'atterrissais enfin, près des Aviat', la boucle était bouclée... Plus précisément je me trouvais à l'intersection de la rue des Soeurs et de la rue du Chapon. Le début d’une expérience unique.
Après quelques temps à cet endroit, j'eus un sentiment étrange de pullulation. Des millions de choses s'étaient produites ici, des millions de rencontres, de disputes, souvent du bonheur, presque toujours des histoires banales, quelques tragédies. En comparaison, les pierres du Guirbaden me semblaient soudainement muettes… On pourrait remplir la bibliothèque nationale de ce dont ce lieu avait été témoin et quelques beaux volumes d'histoires extraordinaires. Une me toucha plus que les autres, je ne sais comment dire… c'est une histoire d'amour, mais il faut avouer que devant l'entrée des Aviat' ce n'est pas très original… En fait, pour résumer, c'est l'histoire d'un homme qui tombe amoureux d'une femme ; à la fin il lui écrit une lettre, lettre que je retranscris ici :
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