Partager l'article ! Trois nuits (suite): Finalement, on était tellement bouleversé qu’on a décidé de dormir dans l’appartement de ...

Finalement, on était tellement bouleversé qu’on a décidé de dormir dans l’appartement de Christophe. Au bord de l’Ill. Pas loin d’un magnolia. L’un des deux a poussé un cri dans son sommeil : « Tombe pas Sarah ! » A cet instant, j’en ignore la raison, je me suis mis à penser que c’était la vie et qu’au bout du compte je n’en avais plus rien à faire. Je venais sans doute de me réveiller dans un monde sans alcool… Un monde qui avait de nouveau un sens : il fallait se lever, se laver, dire bonjour à mes deux potes et acheter de quoi déjeuner. Il était treize heures. Comme j’étais debout le premier, j’ai pris sur moi de faire les courses. Initiative inhabituelle. En général, je me faisais plutôt servir. Christophe me dit : « Prends ma voiture pour y aller. » Je n’avais pas de voiture, ça me faisait plaisir de prendre le volant de temps en temps.
Le supermarché était surpeuplé, je n’y croyais pas. La première chose qui me vint à l’esprit, ce fut d’acheter de la bière. A chaque fois la même erreur : au lieu de prendre la boisson en dernier, je me trimbale un panier de dix kilos pour le reste des courses… Ensuite j’ai acheté une palette à la diable, une salade et un munster. J’en ai eu pour super cher ! La caissière était bandante, ça m’a fait moins mal de lui donner mon fric.
Revenir chez Christophe, c’était tout un bordel, il fallait passer par derrière, éviter les culs-de-sac. Je roulais assez vite et je n’ai pas vu la priorité à droite, ouf, heureusement que la gonzesse a freiné sinon je pliais la caisse. Je crois que Christophe en aurait fait un arrêt cardiaque. Je ne lui ai jamais dit. En arrivant, j’ai constaté qu’ils ne s’étaient pas remis de la veille : ils trempaient sans y croire leurs lèvres dans un café. Je n’ai rien dit. J’ai commencé à préparer la bouffe. Au bout de dix minutes j’ai ramené la bière et les chips. J’ai servi trois verres, mais rien ne les déridait. Ils iraient mieux après le repas. Forcément.
Pour la suite de l’après-midi, Didier proposa qu’on aille se promener au bord du Rhin. L’idée me parut excellente. Mais j’ai immédiatement précisé : « Du côté allemand. » Seul ce côté était correctement aménagé, avec une piste cyclable bordée de grands arbres. De temps en temps j’allais m’y ressourcer, assis sur un banc. Là, sous mes yeux, l’eau s’écoulait lentement vers Mayence, vers Rotterdam, vers la mer du Nord ; ça me faisait rêver. De me sentir si proche. Et je regardais la France.
En arrivant, brisant mon enthousiasme, ces deux cons faisaient les blasés, prétextant qu’ils étaient déjà venus, que l’Allemagne ça avait un côté chiant. Il valait mieux ne pas insister. On a marché, le long du Rhin, à contre-courant, en direction du barrage, tout en parlant des péniches amarrées et de leurs occupants occupés. Débordant de santé, des gens couraient dans la chaleur de l’après-midi, d’autres s’émerveillaient de voir leur enfant faire leurs premiers pas. La vie normale, la vie bien et monotone. Sur l’herbe, des filles bronzaient : finalement, il y avait un parfum de ces vacances qu’on n’aurait pas au Lavandou.
Il fallait qu’on soit un peu triste quand même pour avoir marché autant. On est allé jusqu’au barrage, puis jusqu’au petit port de plaisance. Au moins cinq bornes. Dans ce coin, il y a un verger en devenir, c’est-à-dire pas beaucoup d’ombre. Il faisait une de ces chaleurs ! Mais on n’en pouvait plus, il fallait qu’on s’en fume un, tout de suite, au calme. C’était bon de se reposer. Une fois que le joint a fini de tourner, chacun s’est mis sous un petit arbre, à la recherche d’un peu d’ombre tout de même. Didier a reparlé de ce qui c’était passé la veille, en disant qu’il n’arrivait pas à effacer Sarah de sa mémoire. Sans savoir pourquoi, il a rajouté qu’il avait envie d’être avec une gonzesse en ce moment. Une gonzesse qu’il aimerait. Ben oui, tu n’es pas le seul qu’on lui a répondu. Il était cinq heures de l’après-midi.
On s’est tous les trois approchés de la rive. J’imaginais toutes ces molécules d’eau qui voyageaient vers les Pays-Bas. Quelle était la probabilité que l’une d’elle s’évapore avant pour former les nuages ou simplement participer à l’humidité de l’air ? Le destin de cette multitude me fit songer que j’avais soif. Immensément soif. « Vous n’avez pas soif, les gars ? » Oh oui, comme ils avaient soif eux aussi. D’un coup, sans prévenir, il fallait se désaltérer, il n’y avait plus que ça d’important. Je leurs proposais de nous rendre à Marlen, un village où j’avais repéré un jour un petit troquet, mais ça nous éloignait encore un peu plus. Sur le chemin, une vieille copine a appelé Didier, pour nous proposer de manger chez elle le soir. Il y aurait deux de ses amies. Un signe de la Providence ! Après concertation, il a vivement accepté. Génial, trois filles, statistiquement au moins l’un de nous allait baiser…
En arrivant à Marlen, le troquet était l’une des choses qu’on voyait en premier. En fait de troquet, il s’agissait probablement du pecnot du coin qui avait transformé un bout de sa maison en bistrot, avec pour seul ombre sur la terrasse deux ou trois parasols publicitaires… Mais dans les circonstances du moment, c’était pour nous comme arriver au paradis… On commanda immédiatement une bière qu’on descendit cul sec. Ça nous a sorti de notre torpeur : rien de tel que d’alterner les drogues pour se maintenir en éveil. On s’en fit servir une deuxième. J’ai posé une question anodine en apparence : « Qui a du liquide ? » Personne naturellement. Ils ont eu la délicatesse de ne pas me reprocher d’avoir oublié cet aspect des choses. J’ai appelé le patron pour lui demander si on ne pouvait pas payer par carte, à tout hasard… Il m’a répondu que non, qu’il ne prenait pas la carte. J’ai ensuite demandé s’il y avait un distributeur : non plus. Alors j’ai tenté de lui expliquer que la voiture était loin, qu’on était fatigués etc. Il n’a rien voulu savoir. Il est rentré, bougon. On a choisi ce moment pour se barrer en courant.
Au bout de cinquante mètres, on avait les Allemands aux trousses, comme en 40, et ils n’étaient pas contents. C’est un peuple respectueux des lois. Mais la peur, ça fait courir plus vite que le civisme, malgré la bière. Ils ont dû penser qu’ils nous auraient à l’usure, et puis sur la digue, même avec deux cents mètres d’avance on a l’air tout proche. La poursuite a duré cinq kilomètres, j’entendais Didier me dire qu’il n’en pouvait plus, qu’il allait se rendre. Je lui lançai : « Faut avoir le courage de fuir jusqu’au bout, pas comme nos aïeux ! » Cinq cents mètres plus tard on vit enfin la voiture. Sauvés. Il était sept heures.
Nous étions invités pour neuf heures. En attendant on a pris l’apéro. Aux Stadtwappe, place Gutenberg. Les Picons y sont les meilleurs de la ville, à ma connaissance. Je l’aime bien cette brasserie. C’est sans prétention, touristique. Il faisait toujours aussi chaud, on s’est donc mis en terrasse, pour mater les filles. Elles sont bandantes l’été, c’est incroyable. Les plus belles, on les accueillait avec des sifflements. La patronne est venue nous demander de nous calmer ; de toute les manières nous partions, pour retrouver nos promises… Avec entrain. L’amie de Didier s’appelait Aurore. Elle ne me plaisait pas.
En bas de l’immeuble on bouillait d’impatience. Lorsque la porte s’ouvrit au quatrième étage, c’est moi qui entra le premier : « Salut Aurore. » Mais déjà je me pressais pour voir à quoi ressemblaient ses deux copines. Putain ! Les moches ! Il y en a une qui était minuscule, incroyable, et l’autre, un garçon manqué, des attitudes de rugbyman, tenant sa cigarette entre le pouce et l’index. Bref, le stéréotype de la gouine. Je me retourne vers les deux autres, dépité. Ils n’avaient pas des mines réjouies. Christophe a tout de suite commencé à raconter qu’on était super fatigués. Didier avait le souffle coupé. Parce qu’on ne pouvait décemment pas filer avant minuit sous peine d’être impolis. Les boules.
Le repas était passable. Des bolognaises. J’aime bien les pâtes, mais après une journée pareille, où on avait quasiment dû fuir devant la Wehrmacht, j’aurais apprécié un dîner plus raffiné. Pendant que nous mangions, j’observais le garçon manqué, Patricia qu’elle s’appelait. Ses manières étaient vulgaires, même pour un homme : elle buvait la bière à la bouteille, celle de 75cl. Christophe et Didier n’en revenaient pas. On a tous les trois demandé un verre ; c’est souvent comme ça qu’on s’améliore dans la vie, en regardant les défauts des autres. On ne veut pas leur ressembler. Quoiqu’ils puissent servir d’excuse aussi, ça dépend… L’autre fille s’appelait Nadine. Elle était très agréable et souriante, c’était déjà ça. En plus, son visage était même plutôt joli, j’avais été dur, je n’aimais pas les femmes petites. J’avais soif et me resservais sans cesse de la bière.
Finalement cette petite soirée prenait forme et j’entendais Christophe et Didier engager la conversation. Patricia, la gouine, leur racontait sa passion pour le karaté, « une discipline du corps et de l’esprit, tu vois… Quand j’ai les nerfs, et bien je vais au club et je me défonce ; ensuite je me sens mieux. » De fil en aiguille, la conversation s’est muée en débat et forcément on a parlé de la différence homme/femme. C’est idiot ce genre de controverse qui reviennent à chaque fois que les gens ont un peu bu. Alors on entend des phrases du style : « A compétences égales les femmes sont moins payées que les hommes. » Dans le débat qu’on avait ce soir-là, il y avait une fille qui n’avait pas de manières ; je voyais bien que Christophe voulait lui rabattre son caquet. Elle disait qu’un jour les femmes prendraient le pouvoir et qu’elles ne feraient pas les mêmes erreurs que les hommes. Les hommes, elles disaient qu’ils avaient tout détruit, foutu la merde sur toute la planète, qu’ils iraient même la mettre sur la lune et Mars. Christophe ne put en supporter davantage, il prit la parole comme s’il l’avait arrachée, j’ai vu qu’il allait faire un discours, un de ses grands discours radicaux. Didier était bourré, un peu plus que les trois filles. Moi aussi. Christophe s’est servi une bière et il est parti : « Mais j’y crois pas ! Tu te rends compte des conneries que tu dis ? On n’a pas foutu la merde les mecs, pas plus que les gonzesses, toujours dans l’ombre. Qui a fait ce monde, hein ? C’est une gonzesse qui a inventé la bagnole ? C’est une gonzesse qui a découvert l’Amérique ? C’est une gonzesse qui s’est fait crucifier ? Non, c’est un mec ! Aussi loin que tu remontes… tiens, je ne prends qu’un exemple, les Egyptiens, c’est une gonzesse qui a construit les pyramides ? Non, c’est Imhotep, le premier des grands architectes… C’est pas vrai les gars ? Alors que les femmes, tout ce qu’elles ont réussi quand elles se sont mises au boulot, c’est attraper le cancer comme Joliot-Curie. Faut pas être académicien pour s’apercevoir que les gonzesses, depuis la nuit des temps, à part se faire tringler et passer leur temps à intriguer, elles n’ont rien branler, que dalle ! C’est trop facile de critiquer les hommes et de vivre dans ce qu’ils ont bâti ; à part quelques exceptions, tout ce que tu vois, tu utilises, jusqu’au papier toilettes, c’est un putain de mecs aux grosses couilles qui l’a inventé ! Tiens, cite moi une gonzesse qui a pensé au XVIIIème siècle… Personne, bien sûr, per-sonne ! Alors, je dis que les hommes ont créé ce monde, ils l’ont construit. Oui, c’est les Hommes, avec un grand H ! Les gonzesses on attend encore de voir ce qu’elles vont faire… »
C’était son plus beau discours, son chef d’œuvre. Dès qu’il eut finit, Didier a levé son verre en criant : « Ouaiiis ! Les gonzesses, on leur pisse à la raie ! » La gouine, ça a été la goutte d’eau. Avec le recul, j’ai honte pour ce qu’on lui a fait supporter. Toujours est-il qu’elle s’est levée d’un bond vers Didier et elle lui a mis un coup de pied en pleine tronche. Comme ça. Il n’avait même pas fait le discours. Le verre de bière a valsé sur Nadine. Didier gueulait : « Putain ! Je me suis fait ruiner le nez par une gouine, putain ! » Alors, dans ma tête, tout m’est remonté, je transpirais de haine et dans un éclair j’ai vu le black qui m’avait humilié, fallait que ça passe sur quelqu’un. J’ai envoyé un bon bourre-pif à la fille et elle s’est écroulée KO sur le fauteuil club. J’ai bien regardé Christophe dans les yeux en lui disant pour l’éternité : « Elles auront beau avoir la technique, elles n’auront jamais la puissance. »
Bon, après ce coup d’éclat on est parti sans dire un mot de plus, un peu couillon et honteux. Didier disait que normalement c’était bon, que son nez n’était pas cassé. J’ai proposé qu’on aille se boire une bière dans un bar tranquille, place Kléber, au Schutzenberger. Le bar est sympa, c’est un grand architecte qui l’a créé, contrairement à la place Kléber, qui est l’exemple typique de ce qu’on peut faire de merdique dans une ville. Pas de style vraiment identifiable ou novateur, que du faux futuriste. Ils avaient cru bon de faire une sorte de ligne de lumière, avec des diodes vertes, mais rapidement tout a foiré. Les lampadaires, eux, je préfère passer en les ignorant tellement ils sont une insulte au bon goût et à nos impôts. Je me faisais une nouvelle fois la réflexion alors qu’on croisait un mec en train de se rouler un pétard, un grand gabarit, cheveux blond, style néerlandais. « J’en ai marre de me farcir l’herbe des Suisses », a dit Didier. Sur le coup, il n'a pas songé qu'il venait de prononcer une phrase-clef, et qu'elle le poursuivrait jusqu'à la fin de ses jours, comme un écho perpétuel :
- A quoi tu penses, que je lui demande, elle ne te plaît plus ?
- J'en ai marre de fumer des somnifères, ce que je veux c'est le véritable envol, la destination vers le nouveau.
- Ben voyons, que lui dit Christophe, et tu comptes te procurer ça comment ?
- Justement, c'est là que tu interviens, on prend ta caisse direction Amsterdam, on y est dans sept heures.
- !?
- !!!
Il y a des moments de l'existence où l'alternative est simple : soit on choisit l'aventure, soit on commence à mettre de côté pour la retraite. C'est à des moments comme ça que l'on voit ce que les gens ont dans le ventre, parce que partir à Dam, à minuit, bourrés, c'était fou, téméraire, mortel, il ne fallait pas se surestimer, il y aurait du grabuge, putain ! la vie sortait de ses rails, et on ignorait encore tout de ce qui arriverait quand on passa le col de Saverne ; ce n’était pas plus clair à Luxembourg ; ni lorsqu'on traversa Liège, un joint faisant la ronde, nos paupières devenant lourdes, mais nos yeux brillant de fierté, de cette certitude qu'on avait choisi, pas fait comme les autres ; de la musique plein la bagnole, on refaisait le monde, la route défilait, éclairée de jaune-orange en Belgique, par le soleil levant à Maastricht ; Eindhoven, Utrecht, des digues, des moulins, des tulipes, l'herbe verte. Une sortie d'autoroute… On décide de prendre un café dans une station non loin d'Amsterdam. Il est sept heures. Fatigués. Cent mètres avant la station, un bâtiment en béton. Une femme est accroupie. Une brune, le sourire carnassier. On passe au ralenti, elle est en porte jarretelle, elle pisse, sourit bêtement, on a l'air plus stupide qu'elle encore, on sourit aussi. Cette scène est absurde. J'y est réfléchi plus tard, à tête reposée, et je crois que c'est Amsterdam qui nous est apparu sous l'apparence de cette femme : plein de jeunes arrivent dans cette ville, sortent de leur voiture, fument un joint puis regardent béatement une pute dans une vitrine et ce disent qu'ils ne comprennent rien, rien à rien.
Dans les yeux des autres j'ai bien vu que l'enthousiasme du départ avait un peu disparu, après une nuit à rouler. On n'avait plus rien à fumer. Il fallait faire le plein. Mais avant, on voulait voir la mer, bleue, avec les mouettes qui volent au-dessus. Didier a dit : « Allons sur la grande digue ». Il y a une grande digue au nord d'Amsterdam, longue de presque trente bornes, qui ferme une sorte de lac intérieur. Le genre d’astuce qui évite au hollandais d'avoir de l'eau salée jusqu'au menton.
Pour s'orienter, on avait seulement un atlas mondial des années 80. On ne voulait pas investir. A l'instinct. On est parti de la station. Il commençait à faire chaud, malgré les fenêtres ouvertes. Christophe avait cédé le volant à Didier. Le contournement d'Amsterdam s'est fait sans problème, malgré l'envie qu'on avait sans cesse de prendre les sorties direction centre ville. Sur le paysage qu'on a traversé je n’ai que des platitudes à dire. En fait, je me rappelais plutôt l'importance de ce pays dans l'histoire de l'Europe, son avant-gardisme dans le domaine de la tolérance. Et aussi, qu'il n'y a pas qu'un lien fluvial entre Amsterdam et Strasbourg, mais un lien spirituel, un courant de pensée commun, le protestantisme. Au bout de quelques méditations brumeuses de ce genre, j'ai vu la grande digue, c'est à dire une route avec la mer des deux côtés. C'est beau. C'est rectiligne. C'est monotone et on s'est vite fait chier. On avait une putain d'envie de dormir et de fumer. Mais plus d’herbe. Donc on a dormi, sur une aire, on pouvait presque toucher l’eau. Malgré la chaleur étouffante on s’est assoupi, j’ai fait un drôle de rêve. Nous étions tous les trois sur une petite colline, une grosse butte, d’où on voyait tout à la ronde. On s’était mis là pour voir une éclipse de soleil. La température chuta brusquement et un vent inquiétant se mit à souffler. Le soleil avait presque disparu, jusque là rien de surprenant, c’était comme l’éclipse de 1999, le même lieu, celui qu’on avait choisi pour pouvoir profiter d’un merveilleux spectacle. Mais dans mon rêve juste une différence, presque anodine … le disque lunaire est repassé dans l’autre sens, comme ça, sans autre cataclysme, sans manifestation particulière, sauf que je savais que la chose était impossible et je lisais la même interrogation sur le visage des autres, l’effroi dans leur regard… Quelle force colossale avait mû cet astre. Pourquoi ? Un avertissement ? Des prémisses ? Je ne le savais pas encore mais mon rêve était prémonitoire. Je me suis réveillé brutalement. La bouche pâteuse. La peur au ventre. Des lectures me revinrent à l’esprit, celles qui vous décrivent la panique des gens au Moyen-âge à chaque phénomène céleste, quand ils craignent que Dieu ait appuyé sur le bouton de l’Apocalypse, pour passer une bonne soirée, voir les gens se faire cramer comme des poulets, se faire dépecer par les justes cavaliers au cris stridents. Vive Dieu ! Vive Dieu ! L’Etre parfait et infiniment miséricordieux ! Vive Dieu et son cortège de malheurs ! Quand on lit la Bible et ses mises à jour successives, quand on voit la réalité du monde, la merde dans laquelle on est obligé de vivre, les menaces dressées par la Providence sur notre destin, on se dit que Dieu est vraiment l’Etre le plus malfaisant qui existe, on se dit qu’on pourrait attendre des milliards d’années, on ne verrait jamais une ordure pareille. La voie de l’humanité, ce n’est pas la soumission à Dieu, c’est sa destruction, pour enfin ouvrir les vannes de l’espérance. DIEU N’EXISTE PAS. Je m’emballais, je parlais haut et ça réveilla les autres. « Ho, putain ! marmonna Christophe, de quoi tu parles, t’as des visions ? Ta gueule merde ! »
Ce n’était pas des philosophes mes potes. Peu après on est reparti dans l’autre sens, vers Amsterdam, avec une seule idée en tête : fumer. Sur la route, l’ennui aidant, Didier s’est mis à narguer les autres automobilistes, leur faisant des grimaces, des vraies conneries de gamin, il a même sortit son cul par la fenêtre de la voiture, on lui disait d’arrêter mais ça le faisait tellement rire… Des fois, des mecs devenaient agressifs alors il se calmait, pour quelques minutes et puis il recommençait… Enfin, on vit la ville, avec ses alentours un peu moches comme pour toute grande ville, ses autoroutes urbaines aux innombrables panneaux de merde. Paumés ! Toutes nos tentatives pour accéder au centre échouaient de manière quasi mystérieuse, comme une ultime mise en garde. La tension dans la voiture montait rapidement. Dans ces cas-là, il vaut mieux se taire et ne pas donner de conseils au conducteur, mais j’ai quand même finit par dire : « Et si on demandait ? » Il a d'abord dit que s'était inutile, Christophe, et au bout de dix minutes il a pilé à côté d'un junky pour qu'il nous indique la route. Solidarité.
Une fois arrivé au centre, ce fut une véritable galère pour trouver une place… gratuite. Et à voir le nombre de sabots aux roues des voitures le message de la police était clair : « Tu payes ou ta voiture est bloquée ici ». Il a fallu céder. Mettre du fric dans un horodateur. On s’est ensuite mis en quête d’un coffee shop, parce que faire autrement c’était risquer de casser l’ambiance. Ouah ! le choc de la première bouffée ! elle est vraiment meilleure là-bas. Aucun doute. On s’est ensuite promené au hasard des canaux, avec une vague idée de ce qu’on voulait visiter, sans plus y penser, rapidement intéressé par ce qui ce faisait dans le coin comme style de gonzesse. Forcément, il y avait beaucoup de blonde, de ce côté pas de surprise, mais le mythe de la belle hollandaise en a pris un coup ou alors toutes les bonasses se faisaient sauter la rondelle à St Trop’… Pour résumer, il y avait beaucoup de boudins. Et la langue ! on aurait dit de l’allemand parlé avec l’accent belge. On décida de ne pas se buter sur ces détails pour se reconcentrer sur l’essentiel : être défoncé, marcher pour s’oxygéner, visiter pour ne pas se faire chier. On n’a pas pu échapper au discours de Christophe sur le thème « Strasbourg c'est quand même mieux, même si ici c'est pas mal, sauf qu'il y a beaucoup de junkies ». D'ailleurs, l'un d'entre eux nous a proposé du LSD et Didier lui en a acheté sans hésiter. Ce fut la décision de sa vie. Il ne le savait pas encore. Question drogues dures, il faut avouer qu’on était plutôt sous expérimenté, je ne dis pas que personne n'avait jamais rien essayé, mais sans plus. Mais ici, on se faisait comme un devoir…
Les effets se firent attendre pendant quelques temps, juste ce qu'il faut pour que je les emmène voir les Rembrandt au Rijksmuseum. Vu notre état, j'espérais qu'on pourrait parler aux personnages des tableaux… Ça me rappelle un crétin que j'avais rencontré un jour, en haut de Grendelbruch, dans les Vosges, au milieu d'un champ arpenté par une dizaine de personnes ramassant des champignons hallucinogènes. J'en cherchais aussi. Le type commence à me raconter ses différentes expériences : « Tu vois, qu'il me dit, une fois j'en ai pris un max ! l'hallu', j'ai tripé grave, les gens que j'croisais, ils avaient tous des têtes de porc… » En entendant ce malade, ça m'a un peu coupé l'envie, parce que se faire un trip pour voir les gens encore plus moches, ce n’est pas le but. Pour revenir à Amsterdam, nous entrions dans le musée et c'est alors que le LSD décida d'intervenir pour Christophe ; il répétait sans cesse : « Putain les nichons de la caissière, putain les nichons de la caissière… » On se marrait. Didier n’était pas encore parti, moi je ne savais pas bien faire la différence d'avec le pétard, à part que j'éprouvais une légère sensation de chaleur se répandre. Etrange. Nous avons monté les marches, dans le désordre, puis on fut dedans, en plein dedans, un trip énorme, en crescendo, le musée est devenu un temple, les tableaux des êtres vivants, je serrais des mains que seul je voyais, je parlais à des signatures de grands maîtres, puis je vis le plus beau tableau du monde, je n’ose même pas décrire, même pas dire de qui il est, parce que vous ne pourriez pas comprendre, imaginez la plus belle chose que vous ayez vu, multipliez par dix ou vingt, et vous comprendrez ce que j'ai contemplé. Il y avait un ciel immense dont les nuages avaient dû être peints par Dieu lui-même, un jour de bonté. Je restais là, stupéfait, bouleversé, méditatif. Je ne savais plus très bien quoi faire à part que je désirais que ce moment dure des heures ou des jours. Les autres, j’ignorais où ils en étaient et honnêtement je n'en avais pas grand chose à foutre. Je suis resté un moment comme ça. Soudain, j'ai senti une main sur mon épaule : « Qu'est-ce que tu fais ? Viens, je vais te montrer un truc délirant, sur un Rembrandt, il s'appelle La compagnie du capitaine machin, ça me fait triper depuis une heure déjà, il est trop beau ce tableau… » Je l'ai suivi, brusquement très intéressé. Le tableau en question était gigantesque, une bande de types habillés en soldat semblait sur le point de partir, dans une lumière étrange, un peu celle d'un clair de lune. On s'est planté devant. Soudain, il m'est revenu que j'avais déjà vu ce tableau, que je le connaissais même très bien, puisque que je savais que Rembrandt y avait mis sa tronche, ou du moins un petit œil malin dissimulé derrière le groupe de miliciens. Je me suis dit que c'était peut-être l'autoportrait le plus vivant que l'artiste avait laissé de lui-même, comme s'il était là pour surveiller quel effet aurait son tableau sur le spectateur, siècle après siècle. Cette moitié de visage se mis à me faire des clins d'œil ; je n'en fus pas surpris outre mesure, car je compris qu'il voulait me montrer quelque chose : il lorgnait vers le personnage habillé d'or, certainement le lieutenant du capitaine machin. Mais je ne comprenais pas ce que Rembrandt voulait que je regarde… Certes le lieutenant était bien fringué et puis ça lance avait la classe, une lance avec assez d'or et de pierreries pour financer une expédition de la Compagnie des Indes. Rembrandt, il avait l'air de se marrer… Didier aussi. Je lui ai demandé pourquoi il riait. Il me dit : « Regarde le bout de la lance, ça lui fait comme un sexe ! ». Sacré Rembrandt, je me suis pensé, il a fait une bite en acier au lieutenant, c'est que ça devait vraiment être le plus balaise de la compagnie, sexe d'acier ! C’était drôle surtout, parce que personne ne l'avait vu ou que personne ne voulait le voir, sauf nous que le peintre avait jugé digne parce que suffisamment défoncé pour une révélation si puissante, si cocasse. Christophe nous a rejoint, attiré par nos rires. Il vit le sexe d'acier lui aussi, nos rires devinrent énormes, obscènes, on voyait la même chose, cette queue qui maintenant n'était plus du tout en acier mais qui s'agitait au milieu du tableau et que le lieutenant branlait frénétiquement, en criant : « C'est moi le plus fort ! C'est moi le plus fort ! » Didier a dit : « Moi aussi j'ai une grosse bite ! » Il a sorti son membre et s'est branlé, on n'a pas tardé à le suivre, au milieu du musée ou du tableau, je ne sais plus, et les visiteurs qui n’osaient pas nous déranger ou croyant à un happening. Rembrandt me dit : « Fuyez, la sécurité arrive ! » C'était vrai, à droite du capitaine un type chargeait son arquebuse, j'ai crié à Rembrandt : « Mais il veut nous tuer ce con ! » « Non ! C'est la sécurité du musée qui rapplique, rangez vos queues et cassez-vous ! » Il fallait encore se sauver en courant, une de plus, en bousculant un groupe de visiteurs fatigués, pas le temps de demander pardon, ou peut-être que Didier l'a fait, je ne sais plus, je crois que Christophe a eu un coup de pied au cul d'un vigile, mais ça ne suffisait pas, alors ils nous poursuivirent pendant un kilomètre, des mecs balèzes, mais pas rapides. Ouf ! Une fois semés ces connards, nous avons cherché asile dans un Coffee. Je transpirais.
Bien que conscient des effets puissants du LSD, je fus tout de même très surpris lorsque Rembrandt nous demanda ce qu'il pouvait nous servir. On choisit de se rouler un gros pétard, mais je crois qu'au point où nous en étions, c'était comme de boire un panaché après un litre de whisky. Didier se chargea de la basse besogne et m'offrit d'allumer le joint, ce que je fis, tirant dessus impatiemment, résolument. Mais très vite, j'eus des nausées. Ce fut, je crois, l'instant décisif de mon existence.
Je fis comprendre à mes deux potes qu'il me fallait prendre l'air. En sortant du coffee, je traversai la rue et allai m'accouder sur la rambarde longeant le canal, en face, résistant de toutes mes forces à une sérieuse envie de vomir. Pour me distraire en attendant que ça passe, j'observais l'eau presque stagnante, quelques détritus y flottant et qui me semblait beau, finalement, pourquoi pas… Il faisait très chaud à nouveau et le besoin de me rafraîchir devint rapidement urgent ; je plongeais. Inexplicablement. Je me sentais bien dans l'eau du canal, si fraîche, si maternelle, je m'en remplissais les poumons avec bonheur, le ciel se brouillant comme à la surface d'une marre. Des voix étrangement paniquées m'appelaient sans me convaincre et je trouvais facilement refuge au fond de l'eau, porté par un tendre courant.
Un con de plongeur me ramena à la surface ; au bord du canal régnait une formidable agitation que je ne compris pas tout de suite, une ambulance, des badauds, des plongeurs, mes potes. Ils pleuraient, surtout Didier. J'essayais de les appeler, en me foutant de leur gueule, mais aucun ne se déridait, alors j'ai bien fini par comprendre ; putain ! j'étais mort. Je vis le reflet de mon cadavre dans la vitrine, misérable. Je n’en revenais pas. Je ne pourrais plus jamais baiser. C'était le coup dur. La dernière image que je vis des deux autres était pitoyable : Didier chialait de manière outrancière et Christophe dégueulait tout ce qu'il pouvait, vraiment ils me faisaient honte. Ensuite, on me mit dans l'ambulance avec une sorte d'infirmière, une bonasse, ses seins me narguèrent pendant tout le trajet, je me suis dit que je devais être en enfer, puni de ma misogynie, ou alors cette ambulance me servirait de purgatoire pendant mille ans. Angoissé, je me surpris à dire : « Dieu, tu m'excuses si je t'ai traité de connard pendant toute ces années. Il va sans dire que c'était de l'humour… » Peu après je pris mes quartiers à la morgue de l'hôpital. On se fait vite chier dans un frigo. Durant tout ce temps je pensais à mes obsèques, au fric que mes parents devraient lâcher pour rapatrier mon corps, la tronche des gens à ma crémation... A ce propos, je me félicitais d'avoir dit un jour à mes vieux que s'il m'arrivait quelque chose, j'aimerais qu'on balance mes cendres du Guirbaden, un château en ruine pas loin de chez nous, dont les remparts offrent une vue magnifique.
Les quelques jours qui précédèrent mon incinération furent un véritable supplice : seul vint me tirer de cette ennui le petit quart d'heure où le médecin se fit pomper royal par une infirmière quelconque. Je l'entendis pousser un râle tout à fait indécent, certainement dû à l'accent de cette contrée. Enfin, on me ramena en Alsace et mes obsèques furent l'occasion de mesurer ma popularité : tous mes amis étaient là, toute la famille et une ribambelle de rombières que je n'avais jamais vu ou du moins jamais regardé. Pour être honnête, ce fut une belle cérémonie, notamment quand on parla un peu de moi… Ça fait chaud au cœur quand même. Mais le passage par le four fut terrible ; il y faisait une chaleur incroyable et puis cette sensation bizarre, inédite, d'éparpillement. Je me sentais une multitude, en cendre certes, mais une multitude. On mis ensuite mes restes dans une urne, mais, détail navrant, ils avaient mal raclé le four avant de me mettre dedans, je me suis alors retrouvé mélangé avec les cendres de quelqu'un d'autre. Je sentais une présence par endroit. Stupeur.
Ils ont mis un certain temps avant d'atteindre les remparts du Guirbaden, en procession, transpirant à grosses gouttes, parce que ce n'était guère possible de s'y rendre en bagnole. Enfin, on jeta mes cendres : ce fut grandiose, un tourbillon fou, je crois que chacun a dû en respirer une bonne dose, mais voilà, c'était fait, tout le monde chialait, surtout mes parents, ils s'étaient faits chier pour m'élever et j'avais fini apnéiste en Hollande, ils ne pouvaient pas se faire une raison. Quant à moi, je me demandais ce que j'allais bien pouvoir foutre maintenant. Plus de bière, plus de shit, plus de meuf, la déprime totale.
Je ne dis pas qu'au début, je n'ai pas essayé de comprendre ce qui m'arrivait, tout ce cirque, le fait que je ne sois ni au paradis, ni en enfer, ni vraiment mort, rien quoi, pas un indice. Puis je me suis fait une raison, me disant qu'à bien y regarder la mort c'était comme la vie, pas d'explication, pas de sens, le mystère qui continuait finalement. Mes cendres ont rapidement alimenté toutes les plantes du secteur et bientôt je me sentis éminemment utile, participant de ce fragile biotope. Une partie de mes cendres étaient retombés sur le rempart, dont les pierres dataient du Moyen Age. Ces pierres, elles en avaient sur le cœur, elles conservaient la mémoire de ce lieu riche d’évènements en tout genre. C'est comme ça que j'appris que Didier nous avaits fait des cachotteries. Il ne nous avait jamais dit qu'il avait culbuté une gonzesse sur les remparts, quelques années auparavant, un boudin, par une chaude soirée de juillet…
Un jour de profond ennui, j’écoutais à nouveau les pierres qui me livrèrent une bien curieuse histoire. Je fis un bond dans le temps pour me retrouver en 1871, un jeune homme buvait de la bière assis sur les remparts et passait une soirée mémorable, regardant au loin son village en fête. Il s'appelait Hans. Ce qui me frappa, c'est la raison qui l'avait amené ici plutôt que de se bourrer la gueule avec ses potes. Il fallait qu'elle soit sérieuse :
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