Dimanche 12 mars 2006 7 12 /03 /Mars /2006 22:02

C’est sûr que pour une soirée qui devait déjanter on s’était plutôt rentrés à l’heure des grand-mères. Un petit cinq heures du matin. Pourtant, en me réveillant peu avant midi, ce n’est pas ce qui me frappait le plus. J’avais très mal aux cheveux. Je dois avouer d’ailleurs que sur le chemin, devant l’église St Paul, j’avais dû vomir. Christophe n’avait pas tardé à suivre en me voyant cracher mes boyaux, suspendu à la rambarde. Mais bon, c’était fait maintenant, mon crâne me faisait souffrir, j’ai pris de l’aspirine, 1000 milligrammes.

Dix minutes plus tard j’appelais Christophe pour voir s’il partageait mon analyse de la situation. Il confirmait à 100%. « J’ai la casquette, qu’il me dit, je me suis traîné jusqu’aux chiottes pour aller pisser, c’est pas possible, je veux plus me bourrer la tronche comme ça. C’est fini. » On connaît la rengaine. J’ai proposé qu’on mange ensemble, avec Didier peut-être, il ne travaillait pas aujourd’hui. Je l’ai appelé. Il a dit oui. Une heure plus tard, nous étions réunis chez Christophe. Il habitait un grand studio quai Rouget de Lisle. Didier nous prit en pitié quand il nous vit. Sa nuit avait été plutôt calme, il était frais comme un gardon. Alors forcément il a fait la bouffe. Nous, on buvait du coca pour se remettre l’estomac… On regardait le journal télévisé de treize heures, en mangeant des chips. Les gros titres nous étaient passés sous le nez, plus rien, uniquement des sujets sur les bouseux.

Nous avions prévenu Didier de notre intention de ne pas boire d’alcool pendant le repas. Nous voulions un peu nous désintoxiquer. De l’eau accompagnerait le poulet rôti… Mais Didier n’avait pas de raison de se priver, il ouvrit donc une bouteille de rouge et se servit un verre. Devant nous, avec un œil moqueur. Après quelques instants, je lançai : « Un petit verre ne peut pas faire de mal, cependant… »

Je ne veux pas dire une fois de trop qu’on a fini bourré, mais complètement, vers le milieu de l’après-midi... Fortement imprégné d’optimisme, je leur ai crié, leur rappelant mon rendez-vous pris la veille : «  Ce soir je vais baiser Gaëlle ! » Et je suis parti pour me préparer. Il fallait absolument que je me lave car je tiens à être propre quand je suis au lit avec une fille. Il n’y a rien de plus incommodant qu’une odeur parasite lorsqu’on connaît mal les gens ; ça détourne l’attention. Ensuite je me suis brosser les dents à me décoller l’émail, pour ne surtout pas avoir mauvaise haleine. Et dire que je n’avais même pas de lavabo : cet appartement avenue de la Forêt Noire, ne me coûtait presque rien mais des fois je n’en pouvais plus de vivre dans ma propre promiscuité. L’immeuble était quasiment insalubre, des fils électriques pendaient dans la cage d’escalier et je ne parle pas des cafards.

J’étais prêt pour mon rendez-vous. Bien rasé, un slip propre, les chaussures cirées, trois chewing-gums dans la bouche… et la tête de travers à cause de mes excès. Mais pour ça, je ne pouvais rien faire. Je n’allais quand même pas investir dans une crème de jour, non ?! Gaëlle avait fort délicatement proposé de venir me chercher en voiture. C’est gentil. Bien sûr, elle était en retard et je n’en pouvais plus de tourner autour de mon cendrier. J’avais très envie de la voir. Pour patienter, je me serais bien rouler un joint Ce que je fis, le dosant léger, juste pour l’ambiance intérieure. Puis je l’ai fumé à petites bouffées. J’ai ensuite esquissé une chorégraphie zen ou quelque chose de vaguement yoga, enfin le genre de chose qu’on fait pour se sentir proche du cosmos. On klaxonna en bas. Surpris et ne voulant pas la faire attendre je me suis précipité dans les escaliers, putain ! brusquement je glisse et je me cogne contre une porte d’entrée. Le genou me faisait atrocement souffrir. Vraiment, ça m’a coûté de ne pas montrer à Gaëlle que j’avais mal. Elle me dit : « Salut, ça va ? Je n’ai pas eu le temps d’acheter à manger, alors je t’invite au resto. On se fait un chinois ? » Moi, pour baiser, j’aurais même été au Mac Do.

Le chinois en question s’appelait le Mandarin, il se trouvait non loin de l’Ancienne Douane. Ce qu’on allait manger m’était complètement indifférent, tout autant que ce qui allait faire le sujet de notre conversation. Je n’avais qu’un seul objectif : l’amener à penser qu’elle veut ma queue ce soir et pas un autre moment. Un seul angle d’attaque : après quelques verres, commencer à parler de cul. Alors on s’installe, chic, je lui tiens la chaise, tous les clichés en somme. Je commençais à me demander ce qu’on pourrait prendre comme apéro. Un Picon, pour changer… Je m’appuie, toujours guindé, sur la table joliment décorée. Elle est bancale ! A chaque mouvement les verres vacillent, les yeux de Gaëlle prennent des mines effrayés. Bien sûr, ce n’est pas elle qui aurait l’idée de confectionner une cale pour stabiliser ce foutoire. Il faut faire un sacrifice insoutenable et que d’avance je demande aux fumeurs de me pardonner : j’ai utilisé un ticket de transport qui devait servir à faire le filtre d’au moins trois joints ; il est à tout jamais supplicié sous un pied de table au premier étage d’un restaurant chinois. A peine avais-je montré mes indéniables compétences techniques, que le serveur vient nous demander ce qu’on voulait comme entrée. Gaëlle répond qu’elle prendra je ne sais quel rouleau. « Et l’apéritif ? », que je dis. Mon indignation dut se sentir car elle rectifia, niaise : « Ha ouiii, j’avais oublié. » Le temps que le serveur revienne avec mon verre et le cocktail « maison » de la demoiselle, je me mis en tête de débuter la conversation : « C’était comment ta journée ? » Elle commença alors à partir dans des histoires de prothèse, de plombages, me décrivit la super ambiance qui régnait dans le cabinet où elle bossait. Je songeais : « C’est dur mon gars, mais si tu veux baiser, faut que t’en passes par là. » Pendant ce long monologue, j’eus le temps de prendre deux verres. Spasmodiquement je posais une question technique, du genre : « Mais il paraît qu’il y a une vive controverse en ce moment à propos des plombages. Ils seraient dangereux pour la santé, mais pourquoi ? » En fait je connaissais tout de l’histoire : les plombages, les dentistes appellent ça des amalgames, c’est un mélange de plomb et de mercure, en principe indissociable. Mais il se pourrait que se soit un peu toxique quand même. En tout cas, Gaëlle était toute contente de pouvoir m’instruire dans ce domaine, un sujet qui doit faire office de questionnement métaphysique dans le milieu dentaire. Elle m’expliqua tout sans se rendre compte du quasi miracle qui se déroulait sous ces yeux : je parvenais à ne pas éclater de rire. Ce calvaire connu une pause avec l’arrivée des entrées. Il fut rapidement évident que ma chère amie ne savait pas se servir des baguettes. Je vis que c’était le moment de commencer à la tripoter un peu. « Regarde, dis-je en lui prenant les mains, il faut placer les baguettes de cette façon, il n’y en a qu’une qui bouge etc, etc. » Elle était vraiment impressionnée la petite. Elle me dit, ravie : « C’est un peu comme faire un détartrage finalement, sauf qu’il y en a deux ! » Elle ne parvenait donc pas à quitter la perspective bucco-dentaire… Pour chauffer l’ambiance il me vint l’idée de lui demander si elle connaissait les boules chinoises. On ne sait jamais, peut-être qu’elle allait faire également une association d’idées ? Ça m’était sorti sans y réfléchir. Elle a ri un peu, avec un air faussement scandalisé. Elle avait légèrement rougi aussi. Je bandais. Pour se donner une contenance ou parce qu’elle avait faim, elle entreprit de se saisir d’un nem. Elle réussi à me le balancer sur ma chemise toute neuve, un cadeau de ma mère. Elle se disait désolée, sans rire ? Je la rassurais, c’est pas grave, c’est rien… Non, bien sûr que ça ne me dérange pas, tu parles, une tâche irrécupérable. Passons.

Il y a un moment, il faut se lancer, changer de braquet, parce jusqu’à présent on avait plutôt mouliné dans ce jeu de la séduction. Mais, dans le même temps, je trouvais étrange qu’elle m’ait proposé ce resto dans le dos de son mec. Quelque chose clochait. Alors je lui demande, comme ça, mine de rien, ce que fait son mec au même moment… « Il dîne avec une de ses ex. » Le coup de poignard en plein cœur ! dans ma tête, ça n’a fait qu’un tour. La salope. Quelle infamie ! Quelle ignominie ! Oser m’inviter pour rendre son mec jaloux. Les femmes auront toujours une longueur d’avance sur nous. Je décidai de ne rien faire et d’attendre tout simplement qu’elle paie l’addition pour me sauver. Je n’ai pas pris les plats les moins chers. Comme tout était perdu je me suis rabattu sur l’alcool.

Au bout d’une heure de ce repas « entre amis », j’étais à nouveau sur orbite. Gaëlle n’était plus très sobre non plus et se permettait de commencer à m’allumer. Je sentais ma conviction faiblir, à mesure que je m’apercevais qu’elle commençait à se dire qu’éventuellement, en y réfléchissant bien, la perspective de coucher avec moi l’avait effleurée toute la journée. Intérieurement j’étais pris de lassitude, me remémorant que depuis toujours je n’étais tombé que sur de l’indécise, de la j’sais pas si j’veux, de la nana sans âme qui attend son prince charmant, mais qui n’a pas la gagne, la hargne de se battre. Je ne suis pas le seul. Certaines diront que c’est de notre faute, que nous ne sommes pas assez romantiques. Je rêve ! On ne va quand même pas arriver en armure sur notre destrier, à la porte d’un château pourri où habite une pétasse, sans blague ?! C’est fini l’amour courtois. Les femmes se sont émancipées depuis les Précieuses, il y a eu Simone, le droit de vote, la pilule, l’avortement, le divorce, le secteur tertiaire, l’armée même ! Ici ou là on entend dire qu’un gars connaît un type dont le frère a un ami qui a rencontré une femme extraordinaire. Qu’il a vu la galaxie en plein jour. Une femme qui avait tellement de chose à donner, un charme que je ne pourrais même pas décrire, des attitudes incroyables ; bref, on dit qu’il avait oublié qu’elle était belle. Il s’en fichait. Même qu’il voulait un gosse. Je vous jure. Mais pourquoi a-t-on ce sentiment que cet homme est aussi chanceux qu’un gagnant du loto ?

Gaëlle sentait que ses révélations m’avaient refroidi. Probablement c’est ce qui l’excita, car elle commença à faire des allusions sur le fait qu’on pourrait terminer la soirée chez elle. Pour prendre le dessert… A ce propos, soyons honnête, les chinois ne sont pas les meilleurs en la matière. Mais pour faire payer ma princesse, j’en avais pris un. C’est mesquin, ça fait du bien. Naturellement, après qu’elle ait payé l’addition je la suivit chez elle oubliant ma résolution précédente. Là-bas, elle me proposa quelques liqueurs qui achevèrent de me mettre en rut : j’en redevins entreprenant et Gaëlle joua à nouveau les distantes. Pourquoi était-elle si débile ? Cela restera à tout jamais une énigme. J’émis alors l’hypothèse de mon départ pour cause de sommeil. Elle me dit : « Mais non, si tu veux, reste dormir ici, j’ai un canapé-lit. » La femme est bien celle à qui l’on doit notre renvoi du Paradis, la preuve était là, devant moi. Elle voulait me faire endurer les pires tourments d’une nuit où je me serais demandé : « J’y vais, j’y vais pas ? » Je pris alors la fuite en promettant de la rappeler ce que, naturellement, je ne fis jamais.

En partant je me demandais ce que j’allais bien pouvoir raconter à Christophe et Didier à propos de cet acte manqué… bien malgré moi. Peut-être que l’essentiel c’était de les retrouver et de bien me bourrer la gueule pour oublier. Il était une heure trente. Vu le rythme de l’après-midi, ils devaient avoir pris beaucoup d’avance et je les retrouveraient aux Aviat’. Comme d’habitude. Je pris le pont du Corbeau, puis la place du Cochon de lait, m’approchant de la masse sombre de la cathédrale, qui n’était plus éclairée. C’est banal, pour un strasbourgeois, de dire qu’on aime la cathédrale. Tout le monde l’aime. Mais il y a plusieurs façons de l’aimer. Il y a la façon de Didier par exemple, qui disait que la cathédrale c’est le phare des ivrognes : « Grâce à elle t’es jamais perdu. » Je passais devant la façade quand la flèche me fit l’effet d’un phallus se dressant ce qui acheva de me déprimer. Mon téléphone sonna. Didier m’appelait. Il riait, étonné que je ne sois pas au lit avec Gaëlle. Je n’avais pas envie de m’expliquer, du coup il enchaîne : « On te voie espèce de con… T’es place de la cathédrale… » J’ai commencé à regarder partout à l’entour, mais ces fourbes se cachaient bien. Ce n’était vraiment pas le moment de se foutre de ma gueule, même si ça me remontait un peu le moral. Dix mètres devant moi j’entendis un bruit énigmatique, comme celui que ferait… ha, les saligauds ! ils me crachaient dessus, du haut de la flèche, je commençais à les entendre se marrer. « Bande de cons », que je leur crie, mais Didier me dit au téléphone de ne plus attirer l’attention, de passer par les échafaudages, à droite, et de les rejoindre.

Il était rigoureusement interdit de se livrer à cette escalade, sous peine d’amende. Il faut l’avoir fait une fois dans sa vie… J’eus du mal à les rejoindre, mais le spectacle en valait la peine et ils me laissèrent quelques minutes pour en profiter. Puis il fallut leur raconter mon histoire ; ils n’en pouvaient plus de se fendre la gueule. Et c’est vrai qu’elle était risible cette histoire. Ils me disaient : c’est pas vrai, comment tu as fait pour ne pas la sauter, tu connais les gonzesses, elles attendent d’être à poil pour admettre qu’elles en ont envie. Ah bon, que je disais, vous êtes sûr ? Oui on est sûr, enfin sûr, avec ce genre de fille, c’est comme ça qu’il faut faire…

Je pris une bière. Il y avait plein d’étoiles au-dessus de Strasbourg, pas de nuage, pas de bruit. J’étais avec mes amis, j’étais heureux, je n’étais même pas conscient des risques qu’on courait. Et d’un coup je l’aperçu qui venait de l’Est, d’un blanc lugubre dans la nuit. Ses ailes émettaient un vrombissement. Un cygne, le cygne, il passa au-dessus de nos têtes comme un bombardier, c’était beau, il fit le tour de la flèche, magnifique. On le regardait hébétés, heureux d’assister à cette merveille. Je sentis un impact sur mon front. Les deux autres me regardaient sans rien dire. Mais… il m’a chié dessus ce con de cygne ! De la merde, il y en avait même dans ma bière. Inutile de dire que les deux autres se foutaient de ma gueule une fois encore et brusquement ils se sont arrêtés. Je venais de lancer la bouteille de bière en direction du grand oiseau blanc. Elle ne l’atteignit jamais bien sûr mais s’écrasa avec un bruit énorme sur le parvis. Nous avions quelques minutes pour descendre.

Avant de fuir le secteur, j’ai jeté un coup d’œil pour vérifier si un clodo ne s’était pas pris la bouteille. Non. Avec notre caisse de bière, ça nous faisait une drôle de dégaine. On est retourné sur le même banc que la veille avec Bob. Pour ouvrir les bières Christophe avait une technique toute particulière, il se servait d’un briquet. La capsule, il fallait voir, elle partait des fois à quinze mètres, avec un bruit de bouchon de champagne. Didier a commencé à sortir de quoi s’en rouler un, avec de la bonne herbe. Il avait coincé deux feuilles sous le paquet de cigarettes. Mais je le voyais qu’il cherchait quelque chose. Christophe lui demande : «  T’as pas de filtre ? » « Non. T’aurais pas un ticket de transport, toi ? », qu’il me demande. J’y repensais à mon ticket, qui servait de cale désormais. Je ne leur ai pas raconté. J’ai proposé de faire un marocain. Didier s’en chargea fort bien. Lui, c’est un type, question soirée et défonce, il est assez facile à cerner : il est plus. Il est plus bourré que tout le monde, il tient plus longtemps que tout le monde, il est plus lourd, il est plus gentil, il est plus sensible, il est plus chiant. Il n’attend qu’une chose, c’est de pouvoir faire de la surenchère. Un jour il mourra à cause de la bière de trop… Quant au joint qu’il venait de rouler, c’était criminel. On s’est tous regarder pour être bien sûr : après un seul tour, nous étions tous déchirés. A ce moment, une gonzesse est passée devant nous, une grosse, tellement que ce n’était pas croyable. Et les fringues qu’elle se trimballait, même chez Tati il ne te laisse pas sortir avec ça. Alors forcément, on a eu un fou rire. Un fou rire normal. Il y a juste Didier qui a dit, qui a chuchoté le mot « boudin ». Vraiment pas fort. Elle l’a pourtant entendu. Et puis il a fallu que ça dérape…

Elle s’est retournée avec un regard mauvais la grosse. Je n’y ai même pas vu un peu de peine. Rien que du sombre, de la rancune qui avait besoin de jaillir. « C’est moi que tu traites de boudin ? » Didier continuait à se marrer, mais Christophe et moi, on a tout de suite vu venir l’embrouille. C’était comme le black-ninja de la veille. On a essayé de dire qu’on ne se foutait pas de sa gueule, qu’on riait pour un autre truc, mais elle n’a rien voulu savoir, elle a reposé la même question à Didier. Et lui qui continuait à rigoler, à pousser des cris pas possibles, le rire d’un gars défoncé en somme. La gonzesse, alors, s’est approchée de lui. Je ne peux pas dire vraiment ce que j’ai vu à ce moment, des fois ce n’est pas facile de mettre un mot sur les choses. Le malheur des gens, c’est comme l’enfer de la Bible, on se doute bien que ce n’est pas drôle, mais on ne s’en fait qu’une idée abstraite. Cette fille, cette femme, elle était révoltée contre la biologie, elle ne comprenait pas pourquoi elle n’était pas jolie. Pourquoi elle était si grosse, au point de ne plus avoir moyen de se camoufler. Didier, il ne pouvait plus s’arrêter de rire, sauf quand il l’a vue sortir un calibre de son sac à main et le mettre contre son front. Il a blêmi presque autant que nous. J’ai tout de suite cherché un moyen pour nous en sortir sans dommage. Mais c’est Didier qui a eu la meilleure idée. D’un geste fou, il lui a saisi le poignet pour dévier l’arme et le coup est parti dans la portière d’une voiture. Il fallait vraiment que je sois bourré pour ne pas avoir chier dans mon froc. Christophe a mis une grosse claque à la grosse et elle s’est effondrée en même temps qu’elle lâchait l’arme. Je la pris et la balança dans l’Ill.

La gonzesse, elle gisait par terre maintenant. Avec le nez en sang. On avait encore trop peur pour avoir pitié. On la regardait sans rien dire. En attendant je ne sais quoi. Christophe parla le premier : « Venez, on se casse. » Mais on n’y arrivait pas. On avait failli mourir et du coup on se retrouvait sans but. « Allez, venez ! on se casse, putain ! » Mais la fille restait sur le sol, elle a commencé à chialer en disant : « Pourquoi personne ne veut me baiser ? J’ai 28 ans et je ne me suis jamais faite baiser. » C’est ça la nuit, ça établit des évidences qui mettent quinze ans à aboutir chez le psy. Tous les trois on s’est regardé sans pouvoir commenter l’être qui se disséquait devant nous. Et puis coucher avec elle ç’était au-dessus de nos forces. Elle n’osa pas nous le demander. Mais Didier a senti le premier que nous ne pouvions en rester là : il lui proposa de finir la soirée avec nous. Fallait y penser.

Son nom, c’était Sarah. C’est jolie Sarah. Didier lui demande : « Pourquoi t’avais un flingue ? » Elle lui a répondu que c’était un pistolet d’alarme, parce qu’elle n’en pouvait plus des insultes. Je crois qu’on avait bien compris son point de vue… De temps en temps je l’observais du coin de l’œil, des fois qu’elle ait des beautés cachées. Mais rien. Un vrai thon. Nous arrivions à notre destination.

Le videur des Aviat’, il ne croyait pas ce qu’il avait devant lui. Les trois buveurs habituels plus un pachyderme. Comme je l’ai déjà dit, à chaque on était pour lui un dilemme : il devait choisir entre l’image de l’établissement et le chiffre d’affaire. Ce soir, il y avait quelque chose de nouveau, un véritable cas de conscience : une grosse. Une énorme. Habillée à la mode réfugiés. Je suppose qu’il nous a laissés entrer car il a senti que quelque chose d’incroyable se tramait, quelque chose d’absolument nécessaire, quelque chose de grand, ou gros. Le bar était plein à craquer, de la fumée comme pour un incendie, de la bière partout, de la sueur, des pétasses. Une orgie. On ne passerait jamais. Si. Les gens se poussaient sans difficulté devant Sarah. Dix secondes pour traverser le bar, un record. Christophe a commandé quatre mojito. Quatre mojito. En dix ans de sortie il n’avait jamais commandé autre chose que de la bière.

On discutait un peu chacun son tour avec elle, de ce qu’elle faisait dans la vie – étudiante en socio -, ce qu’elle aimait comme musique – un peu de tout -. C’est vers le quatrième verre qu’on s’est tous mis à danser, en souriant. Le plus incroyable, c’est que notre quatuor était devenu une véritable attraction, intriguant une foule conformiste. Une telle grosse aux Aviat’, ça avait le charme de la nouveauté. Une qui dansait en plus, qui ne se cachait pas, qui n’avait pas honte. Et, anatomiquement, ça ne semblait pas possible. Qu’elle ait le rythme. Pour être honnête, je trouvais plutôt qu’elle ondulait. J’ai cherché d’autres mojito. Quatre.

Sucre et alcool, ça monte vite à la tête. Sarah est même parvenu à danser avec nous, les bras tendus, le pas mal assuré. Sur le bar, des filles dansaient pour qu’on les regarde. L’une d’elle était vraiment belle. Une grande brune, avec des formes guerrières, des ongles obscènes. Je l’aimais déjà, bien au-delà de ma volonté. Alors que je méditais sur le labyrinthe qui me séparait d’elle, je vis Sarah qui se hissait elle aussi sur le bar, à côté de la brune. Un ange passa. Comme un cygne. Une seconde ou deux, bien longues. Et la soirée reprit sa respiration normale, avec Sarah qui dansait, heureuse. On lui tendait d’autres verres, on est même monté sur le bar avec elle, je l’ai même embrassée, elle a ri, s’est décalée sur la droite, une pale de ventilateur l’a frappée au visage, tout le monde s’est écarté en la voyant perdre l’équilibre, en la voyant tomber si lentement, la tête la première, par terre. Morte. Personne ne bougeait. Morte avec une telle évidence. Personne ne parlait. Les gens étaient mal à l’aise lorsque le videur s’est approché pour comprendre. Ils avaient honte de ne pas être triste, pas assez. Ils faisaient des efforts pour avoir l’air triste, mais ils ne l’étaient pas. Des évidences comme ça, ça vidange le siècle des Lumières. On est resté pour attendre le Samu et laisser nos adresses. Puis on est rentré.

Sur le chemin, Christophe a fait un discours. Généralement, il avait toujours une idée sur tout, des phrases à l’emporte-pièce, mais parfois il se permettait de longs développements, une tirade, pour rappeler des vérités bien profondes. Mais cette nuit, un petit discours ne pouvait pas nous faire de mal, quelque chose qui rendrait normal la mort de Sarah. Humaine. « Les gars ! c’est triste, je suis d’accord, mais on n’y peut rien. C’est pas l’un de nous qui l’a poussée, non ?! Et puis je vous signale qu’elle a failli mettre un pruneau dans la tronche de Didier ! Je dis pas, elle avait du malheur dans sa vie, les grosses s’est toujours tristes, ça ne plaît à personne ! On l’emmène danser et elle chute du haut d’un bar. Je sais pas quoi vous dire, sinon que c’est la faute à pas de chance… » Didier s’est mis à pleurer. On était devant l’église de la veille. Sous les projecteurs. Christophe et moi, on a le barrage qui a cédé nous aussi. On a fumé des joints jusqu’au bout de la nuit. Impossible de dormir tout de suite.

 
*
Par Enok - Publié dans : troisnuits
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus